Éditorial
La recherche comme engagement
Pour la première fois depuis sa création, La lettrede l'ORM réserve un numéro à une thématiqueunique. En effet, les seize pages de ce bulletin sont consacréesaux événements récents et douloureux liés auxdisparitions d'enfants et elles tentent d'offrir une première approchede leur traitement et de leur construction journalistiques. Nous avons jugécette démarche indispensable tant en fonction des situations socio-politiqueet médiatique que la Belgique connaît depuis la mi-aoûtqu'en fonction des objectifs scientifiques et sociaux de l'ORM.Nous ne souhaitons en aucun cas précipiter l'analyse qui devra prendrele temps d'un déploiement rigoureux tant la "matière"que nous avons à aborder et à essayer de comprendre est vive,abondante, complexe et chargée affectivement. Avec les moyens quisont les nôtres, nous mettons progressivement en oeuvre un processusde recherche qui devra s'affermir dans les mois qui viennent. Avec un souciconstant de pertinence méthodologique et d'objectivation interprétative,ainsi qu'avec la modestie et la responsabilité qui s'imposent auxchercheurs en pareils moments, nous nous engageons dans un travail analytiquede longue haleine. Certes nous ne pourrons tout envisager ni tout traiter.Nous devrons faire des choix aussi bien dans nos objets que dans nos modesd'analyse. Ainsi, en cohérence avec le projet de notre observatoire,nous centrerons notre investigation sur le traitement médiatiqueou plus exactement sur certains aspects de celui-ci. Néanmoins, cettespécificité de notre objet d'étude nécessitera,peut-être plus que jamais, que nous prenions largement en compte lecontexte social dans lequel les médias à la fois commententet commandent la réaction ou la mobilisation. Négliger laprise en compte de la situation socio-politique reviendrait à amputersignificativement notre approche, voire à l'invalider.
Nous pensons, par ailleurs, que le temps long de la recherche scientifiquene peut, dans les champs qui sont les nôtres, se couper radicalementd'un apport réflexif plus immédiat et en résonancetemporelle avec les événements. C'est en partie cet aspectque nous espérons rencontrer dans ces quelques pages. Provisoireset non encore stabilisées scientifiquement, les quelques pistes quisont ici présentées n'ont pour ambition que d'apporter quelquespremiers éléments à la réflexion de chacun etd'amorcer le travail à venir.
Il nous paraît également essentiel qu'en des périodessemblables à celles que nous vivons actuellement, des spécialistesde l'analyse des médias et des sciences de l'information et de lacommunication non seulement s'engagent dans des recherches lourdes et solidesmais aussi mettent tout en oeuvre pour rendre socialement disponibles leursanalyses finales afin que celles-ci puissent prendre une place spécifique-sans arrogance ni populisme- dans le débat démocratique.Ainsi, si, de notre point de vue, l'exigence scientifique appelle la vigilancedémocratique, elle lui donne, dans le même mouvement, plusde force.
Gérard Derèze
Précisons encore que, délais de fabrication obligent, lestextes ici proposés ont été écrits avant lamarche du 20 octobre.
Émotion, proximité et médiatisation
La succession d'événements tantôt tragiques, tantôtdramatiques qui occupent une place considérable dans les médiasbelges et internationaux, depuis la mi-août, amène certainsà les situer parmi ceux qui ont marqué l'histoire de Belgique,comme la guerre scolaire, les grèves de 60 ou l'indépendancedu Congo.
L'horreur du crime révélé, les connexions avec d'autresaffaires suffisent-elles à transformer ce fait divers atroce en faitde société ? Les médias n'ont-ils pas contribuéà donner à ce drame une ampleur hors de propos, par l'amplificationqu'ils en ont fait ? Questions déjà soulevéesà l'occasion de la mort du roi Baudouin, et qui resurgissent aujourd'huiavec plus de force encore.
Une tragédie partagée
Ce fait divers est sans conteste le plus atroce qui ait jamais eu lieu enBelgique, et la matérialité des faits suffit à expliquerla stupeur de l'opinion et l'unanimité dans la réprobation.Il est dès lors difficile, même avec le recul du chercheur,de poser un regard froid sur pareil sujet. Ce dont témoignent lesnombreux experts invités à apporter leur analyse, quand ilscommencent par dire leur émotion personnelle avant de développerleur point de vue. Ce qui est confirmé par le Procureur généralprès la Cour de cassation lorsqu'elle entame ses conclusions surla requête en suspicion légitime déposée parles avocats de Marc Dutroux en évoquant son propre déchiremententre le respect de la loi et ses sentiments personnels. Nous sommes faceà l'indignité absolue, au point que certains témoignagessaisis en rue ont évoqué les crimes nazis. C'est dans cetétat d'esprit que les médias se sont eux aussi associésà cette émotion qui a gagné la population, qu'ils l'ontrelayée, comme si l'horreur du crime empêchait toute autreréaction. Ils semblent avoir suspendu un temps leur activitéd'information critique et contradictoire pour se cantonner dans une fonctionde type compassionnel, ainsi que le montre par ailleurs F. Antoine àpropos du traitement télévisuel.
Ils ont donc cessé d'être des témoins neutres de l'événementpour partager l'émotion des familles et du public. En témoignentles titres des unes, comme "Nos enfants" barrant toute la pagede
La Dernière Heure du 22 août ou "Nous sommestous en deuil" dans
La Meuse du 19 août, la présentationdes condoléances de la rédaction aux familles. Ce type decomportement journalistique s'était déjà manifestélors de la mort du roi, et il avait suscité des réactionsde ceux qui estimaient que ce n'était pas là le rôlede la presse. Les métiers de l'information ne demandent-ils pas ladistance et le recul critique qui doivent assurer l'indépendancedu journaliste, la rigueur des informations qu'il dispense et leur impartialité ?
Le "hors-temps" de l'émotion
On peut ainsi s'interroger sur la nécessité journalistiquede la diffusion des funérailles de Julie et de Mélissa, d'Anet de Eefje, en direct sur quatre chaînes belges, sur la nécessitéde consacrer, plusieurs jours de suite, la totalité de journaux télévisésà ces événements, comme si le reste du monde s'arrêtaitde tourner ? De proposer de nombreuses séquences dont le seulobjet consistait à collecter l'opinion des gens, lorsqu'il n'y avaitaucune nouvelle à annoncer ? La presse internationale avait-ellesoudain découvert l'affaire du siècle pour se bousculer ainsià Neufchâteau, aux conférences de presse du "procureurroyal du sud de la Belgique" (sic, TF1) ?
Certains événements, aujourd'hui, semblent tétaniserla presse et le public, au point de focaliser toute l'attention de l'opinionpublique sur eux. A ce moment s'installe une espèce de "hors-temps"où la ronde habituelle de l'information s'arrête pour laisserplace à cette focalisation stupéfaite sur cet épisodemarquant, qui s'inscrira ensuite dans la mémoire collective. Ce sontbien sûr autour des événements liés aux grandstournants et questionnements de l'existence humaine que se cristallisentle plus ces moments : la naissance, la mort, des souffrances partagées...La catastrophe du Bois du Cazier, l'incendie de l'Innovation, le drame duHeysel, la mort du roi, l'assassinat d'enfants innocents livrés auxmains de pédophiles ou de pourvoyeurs de réseaux de prostitution.On se souvient de ces événements, on en reparle entre soi,on conserve les journaux qui les ont relatés, on les a vécusavec une intensité telle qu'il y a un avant et un après chacund'eux, qu'ils rythment les étapes de notre vie personnelle.
Aujourd'hui, le recours massif à l'image (en télévisionbien sûr, mais aussi dans la presse) et la généralisationdu direct amplifient ce type d'événements et les marquentencore plus dans la conscience collective. Non seulement nous en entendonsparler, mais nous les voyons. Nous y assistons, en spectateurs passionnés,sinon voyeurs. Ces images, elles nous sont remontrées dix, vingt,cinquante fois, le jour même, dans les séquences récapitulativesdes jours suivants, dans les reportages ultérieurs. Images sur toutesles chaînes au travers desquelles nous zappons jusqu'à satiétépour les voir encore et encore. Images reprises dans les journaux et lesmagazines, achetés davantage qu'en temps ordinaire.
L'appel aux médias
Les journalistes nous font participer avec intensité à cetévénement auquel nous sommes collés. Mais si nous noussentons tellement interpellés par ce drame, c'est aussi parce quenous nous sentons tous proches de Julie et Mélissa, d'An et Eefje.Les parents ont dès le départ choisi la carte de la médiatisationde leur drame, pensant que seule la pression de l'opinion publique, aiguillonnéepar les médias, pourrait faire agir les enquêteurs de manièreplus déterminée. Ce fut déjà l'option prisepar la maman d'Elisabeth Brichet, qui essaya à plusieurs reprisesde relancer l'enquête, en diffusant à la presse des pistespotentielles et en gardant toujours le contact avec les médias. Cesera le choix de l'asbl Marc et Corinne, qui procède à l'affichagemassif et immédiat des portraits d'enfants disparus et qui suscitesimultanément la diffusion de ces messages dans la presse. Les journalistes,désormais, doivent intégrer cette prise de parole publiquedes parents dans leurs sources d'information.
Les parents de Julie et de Mélissa ont utilisé cette voiemédiatique, à l'aide d'un comité de soutien auquelparticipent, entre autres, des journalistes et des universitaires. De nombreuxarticles ont été diffusés, accompagnés de photosdes enfants, prises en famille ou dans leur classe. Les parents sont intervenusdans des émissions comme "Perdu de vue" ou "Fait divers".Ils ont imposé une parole forte dans les médias, et tout particulièrementà la télévision. L'asbl Marc et Corinne a affichépartout le visage des deux petites filles, dans l'ensemble du pays et àl'étranger. Dès lors, au moment de la découverte descorps, chacun a ressenti cette mort comme un drame familial. Julie et Mélissasont devenues les petites soeurs de tous les Belges, au-delà desclivages politiques, linguistiques ou philosophiques. L'ampleur de l'émotions'explique donc, pour partie, comme une réaction à la médiatisationintensive qui a été suscitée dès la disparitiondes fillettes.
Les risques de l'émotion médiatique
Les stratégies médiatiques ont manifestement eu des effetssur ceux qu'elles mettaient en cause, puisque la justice intervient désormaisplus rapidement en cas de disparition d'enfants, et envisage d'embléed'autres hypothèses que la fugue. Mais le prix médiatiqueest également élevé, ce qu'ont peut-être comprisles parents d'Eefje, dont la volonté de discrétion a tranchésur celle des autres parents de disparus. Les médias ont désormaisconsacré quelques figures nouvelles dans la sociétébelge : les parents d'An, ceux de Julie et de Mélissa, la soeuraînée de Loubna, soumis à des sollicitations incessantesqui les occupent sans répit. Mais cette focalisation extrêmesur le drame pose aussi des questions quant à la fonction journalistiquedans un pays déclaré en crise de régime et dans unenvironnement social pour le moins perturbé.
Il faut d'abord remarquer que la presse belge, si elle a joué unrôle de partage de l'émotion, n'a guère cédéà la surenchère dans le sensationnalisme ou le sordide. Lesdétails relatifs aux sévices subis par les enfants, ou lesimages des corps
post mortem nous ont été dans l'ensembleépargnés, même par la presse dite à sensation,à la notable exception de la découverte des corps d'An etEefje, saisis par une caméra d'amateur et relayés dans toutesles télévisions avec le sigle "Exclusif RTBF". Cependant,on peut s'interroger sur le sens de la diffusion par un hebdomadaire (
TéléMoustique,29 août) des photos de baptême et de communion des enfants dansun supplément présenté comme un album de famille, légendescomprises.
Plus inquiétants sont les dérapages manifestés àcette occasion, liés à la course au scoop et à la nécessitéd'occuper des temps d'antenne ou des pages de journal disproportionnéspar rapport aux informations nouvelles disponibles. Ces dérives nesont pas apparues dans les premiers temps, mais lorsque l'émotions'est apaisée et a laissé place à l'aspect plus strictementpolicier de l'enquête. À ce moment, une espèce de feuilletonà suspense s'est installé, nourri par les rebondissementsliés aux multiples ramifications de l'affaire, épiéspar la multitude des journalistes belges et étrangers dépêchéssur place. Il fallait à la fois nourrir d'informations fraîchesles espaces prévus par les rédactions et tenter d'obtenirla primeur de nouveaux développements de l'affaire. L'annonce prématuréede la découverte des corps d'An et Eefje évoquée dansl'édition de l'après-midi du 27 août du journal
LeSoir, le guet prolongé lors des fouilles dans la galerie de minede Jumet début octobre, la répercussion de rumeurs agitantl'opinion sont autant de dysfonctionnements journalistiques. L'événementa pris une telle ampleur qu'il faut le nourrir à tout prix, dansla mesure où il ne peut plus disparaître des médias,alors que l'attente du public est énorme.
Partager l'émotion, prendre parti ou relater
Admettons cependant que l'information n'est pas purement factuelle, maisaussi chargée d'affects. Elle est la relation d'actes humains, bonsou mauvais, qui ne sont pas réductibles à des chaîneslogiques dont il suffirait de dévoiler l'organisation dans la presse.Face à un fait divers aussi tragique que celui de ces dernièressemaines, les journalistes ne pouvaient pas rester désincarnés,en se réfugiant derrière une objectivité qui n'a guèrede sens. Mais la marge est grande entre le traitement de ces événementspar
De Standaard, qui s'est abstenu de photos démesurées,qui a toujours partagé sa une entre cette information et d'autres,qui a compati sans se réduire à cette fonction compassionnelle,et celui d'autres quotidiens où les photos dévoraient l'espacerédactionnel, où les titres et les articles n'étaientqu'émotion. Et cette fois, le clivage entre presse populaire et pressedite "de qualité" n'était pas aussi marquéqu'en d'autres temps, même s'il faut se souvenir que les différentsorganes de presse jouent dans des registres différents pour des publicsmultiples. Il serait donc risqué de les juger tous selon les mêmescritères, même si le
Nouveau Détective n'a guèredétonné par rapport aux autres journaux.
Il faut néanmoins remarquer que le temps de l'émotion quia occupé certains médias plus que d'autres n'a pas entraînéde dérives poujadistes, durant les premières semaines. Lesappels à la peine de mort, les débordements populaires decertaines manifestations de soutien, le rejet de la classe politique etdes corps constitués, tous ces épiphénomènes,très présents dans le courrier des lecteurs, ont trèsvite été mis en perspective et contrés par des commentairesappelant à la raison. Du moins jusqu'au moment du dessaisissementdu juge Connerotte, que certains journaux condamnèrent sévèrement,au nom du respect de la volonté populaire.
Se pose ici la question centrale de ces dernières semaines pour ledevenir de la presse en Belgique : "Quel doit être son rôledans une société qui s'interroge sur ses fondements ?"Relayer les cris de colère d'une partie importante de l'opinion publique,le "pays réel" de dangereuse mémoire, en espérantêtre ainsi en phase avec son public, et peut-être regagner unlectorat. Défendre les institutions, dont certains journalistes pourraientse sentir très proches dans la mesure où ils côtoientrégulièrement les instances dirigeantes, au nom de la légitimitéinstitutionnelle du "pays légal". Servir de contre-pouvoirou de quatrième pouvoir en mettant en cause certaines parties del'institution dont les journalistes connaissent les zones malades, parcequ'ils les fréquentent de près et qu'ils disposent d'informationsconfidentielles amenées par des "vents favorables". Lapresse jouerait alors le relais modéré d'une opinion désireusede changement.
Il est frappant qu'au moment où toutes les enquêtes montrentque les journalistes sont de moins en moins crédibles aux yeux del'opinion, depuis les dérapages du charnier de Timisoara et de laGuerre du Golfe (d'après un baromètre français publiéchaque année par
La Croix), les médias, en cette affairecomme lors de la mort du roi, ont retrouvé une nouvelle crédibilitéauprès des gens. Ceux-ci leur ont ouvert spontanément leurporte pour les aider dans leur recherche d'information, ils ont sollicitéles caméras dans les micro-trottoirs pour communiquer leur avis,ils réclament désormais que les journalistes fassent pressionauprès du monde politique et judiciaire pour que toute la lumièresoit faite et qu'on n'enterre pas les dossiers.
La tentation est grande de se construire une nouvelle légitimité(et donc un nouveau public) en ces périodes où la presse écritea moins de lecteurs que jamais et où l'opinion cherche de nouvellesréférences. Mais le témoin, à ce moment, devientacteur. Est-ce son rôle ? C'est en tout cas celui que les parentsdes victimes voudraient lui voir jouer, quand ils réclamèrent,il y a quelques mois, un accès direct au journal télévisé,ou qu'ils soutiennent aujourd'hui l'instauration d'émissions de télévisiondestinées à récolter des témoignages dans desaffaires criminelles non élucidées.
Pradel, le nouveau journaliste ?
Le cahier des charges d'une telle émission a été proposéaux chaînes belges et vient d'être attribué àla RTBF et à VTM. Le sujet est délicat en cette périodeoù personne n'oserait s'opposer à un projet, quel qu'il soit,qui permettrait de retrouver ne fût-ce qu'un enfant. Pourtant, quandTF1 a lancé ses émissions "Témoin ndeg. 1"ou "Perdu de vue", nombreux furent ceux, dans la presse, parmiles juges et policiers, dans le public, qui s'inquiétèrentdes dangers d'émissions risquant de favoriser la délation,les dénonciations incontrôlables, sur un arrière-fondde voyeurisme nourri de séquences reconstituées exploitantle sexe et la violence. De telles émissions existent depuis longtempsaux Etats-Unis, en Allemagne, aux Pays-Bas ou en Grande-Bretagne, mais ellesne font pas l'unanimité dans nos régions. Faut-il les admettresans débat, lequel serait perçu comme mal venu à l'heureactuelle ?
C'est là que le registre de l'émotion montre ses limites.Les médias l'ont tous relayée, parce que c'était ladimension première et prioritaire de cet événement.Certains s'y sont limité et ne peuvent plus s'en dégager.Ainsi, quand RTL-TVI lance sa nouvelle émission hebdomadaire d'information"Reporter", la chaîne annonce son intention d'y faire "del'info-émotion". D'autres ont fait la part de l'émotionet de l'analyse, entre autres en donnant la parole à des expertset à des commentateurs qui ont pris du recul par rapport au sujet.De la même manière, beaucoup d'éditorialistes, fonctionéminemment politique d'un journal, ont d'abord laissé parlerleur coeur, pour ensuite tirer les leçons politiques du drame.
Si le journaliste est celui qui nous informe, il est aussi celui qui nousdonne les clés pour comprendre le monde dans lequel nous vivons.Ce monde est fait d'émotions, il ne faut pas les exclure de la presse.Mais il est aussi fait de raison. Ce n'est donc pas en faisant pleurer lepublic assis devant son écran qu'on peut donner du sens ànotre société, c'est en l'aidant à comprendre le mondedans lequel il est plongé, pour en faire un acteur. Parfois cet acteurpleure, mais il doit sécher ses larmes pour changer le monde s'ille trouve mal fait. C'est à cela que les médias doivent contribuer.
Marc Lits
Les médias de la compassion
Avec l'affaire Dutroux-Nihoul, nous avons pénétréde plain-pied dans une nouvelle dimension de l'espace télévisuel :celle de la télévision compassionnelle. Les contours en avaientdéjà été esquissés par la sociologueDominique Mehl dans son étude du modèle télévisuelfrançais, passé d'une approche extravertie à une lectureintrovertie du monde ou, pour paraphraser le titre d'un des ouvrages deDominique Mehl1, du stade de <<la fenêtre>>à celui du <<miroir>>, cherchant à tout prix às'identifier, voire à se fondre dans son récepteur. Un étatmédiatique qui a marqué de manière fort originale letraitement télévisé des dramatiques événementssurvenus en Belgique au cours de ces derniers mois.Dans
La fenêtre et le miroir, Dominique Mehl distinguait troisstades dans l'évolution de la télévision : celuide la télévision messagère, de la télévisionrelationnelle et de la télévision actrice. Même si elleprécisait que ces trois moments du rapport entre télévisionet société pouvaient être concomitants et ne devaientdonc pas s'inscrire dans une logique diachronique, chacun de ces temps corresponden fait à un modèle télévisuel influencétant par des contingences internes au monde du petit écran que parl'évolution globale de la société dans laquelle s'inscritce média et dont il manifeste, en quelque sorte, un des modes d'êtreau monde.
Médias, agir et espace public
Dans cette configuration, le modèle d'une télévision<<actrice>> semble correspondre avec le plus de précisionà l'état actuel du média, que Mehl a ensuite analysédans son dernier ouvrage sur <<La télévision de l'intimité>>,en la présentant comme une télévision où sereflètent <<
les déficits affectifs des populationsde téléspectateurs>>.
Le traitement médiatique de l'affaire Dutroux-Nihoul nous paraît,en partie, s'inscrire dans cette même dynamique. Tout comme l'ensembledes médias, la télévision s'est attribuée enl'espèce un rôle d'acteur dans le sens que lui donne Mehl,à savoir développer une <<
capacité àintervenir dans le champ social, à prendre elle-même en chargedes problèmes ou plutôt des personnes, à susciter desréparations ou des solutions>>2.
<<Tandis que dans le modèle messager, l'offre de programmeprévaut sur la demande, poursuit l'auteur,
tandis qu'àl'inverse, dans le modèle relationnel, la demande modèle l'offre,ici l'offre et la demande sont mises en équivalence... Dans ce scénario,le face-à-face transposé sur le plateau entre la sociétécivile et ses institutions se situe au centre du dispositif>>
3.Au sein des événements actuels, les attitudes actives prisespar les médias, le retour des moyens de communication à unrôle de gestionnaires de l'<<espace public>>, les revendicationsexprimées par l'opinion de voir les médias investis de cerôle le poursuivre sans faiblir, s'inscrivent dans cette perspective.Qu'on se souvienne ici des multiples prises de parole des parents des victimes,amplement relayées dans les journaux télévisés;des révélations d'éléments de l'enquêteauxquelles certaines chaînes ont contribué; ou encore des déclarationssurvenues en direct lors d'émissions de débat et dont l'effetsur l'opinion fut immense, à commencer par le <<Si on me laissefaire>> prononcé par le procureur du roi de Neufchâteau.
On ne peut cependant affirmer que la télévision a prioritairementcherché à remplir une fonction d'intercession sociale ou ad'abord entendu répondre à ce type d'interpellations maintesfois exprimées par le public. Lors des événements,la télévision a contribué à l'avènementd'un <<agir>> tant par le volume quantitatif consacréaux affaires que par le climat narratif issu d'une répétitionlitanique des mêmes informations et contenus iconiques. Mais elles'est, en règle générale, contentée d'un rôled'information, de répercussion et de recadrage, ne manifestant uneintention d'intervention sociale que dans des secteurs très pointus,comme les questions de vulgarisation pédagogique liées àla dédramatisation des situations évoquées auprèsdes jeunes enfants.
La presse quotidienne, au contraire, s'est très rapidement défaitede sa seule fonction narrative pour retrouver un rôle d'acteur social,intervenant dans le champ du débat non seulement lors de prises deparole éditoriales mais au cours d'actions coordonnées parle journal (appels au soutien des magistrats, publications de formulairesde pétitions, édition d'un imposant courrier où, mieuxque partout ailleurs, s'est manifesté le retour d'une sphèrede débat --démocratique ?-- au sein des médias).
Une réception compassionnelle
Pour la télévision, les trois premières composantesde la nomenclature établie par Dominique Mehl nous semblent peutopérationnelles pour catégoriser l'ensemble des situationset des récits rencontrés. L'état généraldes médias, marqué par une approche émotionnelle del'information, n'est assurément pas étranger à ce glissementvers ce que nous nommerons ici <<la compassion médiatique>>,en recadrage de la manière dont Mehl a abordé la thématiquede <<la télévision compassionnelle>> dans
Latélévision de l'intimité.
<<
La télévision de la détresse signe avecle public un pacte particulier : un pacte compassionnel, écrit-elle
.Celui-ci se caractérise par une interaction spécifique entreémission et réception. Du côté de l'émission,le protocole compassionnel règle une mise en scène fondéesur l'exhibition de l'individu, de sa souffrance particulière, etmet l'accent sur la manifestation émotionnelle et sur l'expressioncorporelle. Du côté de la réception, l'identificationau malheureux et l'empathie avec les souffrances constituent les ressortsde l'élan compassionnel>>
4.
<<Exhibition>> mise à part, la couverture télévisuellede l'affaire Julie et Mélissa inscrit en partie la compassion dansle cadre circonscrit par D. Mehl. Un état de réception compassionnelles'est manifesté de manière omniprésente tout au longdes événements. Comme l'écrivait Daniel Dayan, <<
recevoirune émission, c'est entrer en interaction "parasociale"non seulement avec le montré mais avec le hors-champ : c'estse reconnaître "convive">>
5.
Ainsi, qui n'a été personnellement touché par les affairesau point d'assimiler les drames vécus à des expériencespersonnelles et de faire, d'une catastrophe privée devenue phénomènenational, un problème intime ressenti à l'échelon dechacun.
Le caractère particulier du drame, l'identité et l'âgedes victimes, les représentations symboliques et croiséesassociées à l'enfance, à la souffrance et àleur mise en proximité ont créé un effet compassionnel(sinon causé d'autres influences) dans le mode de réceptionde ces informations auprès du public.
La compassion, médium et message
La compassion médiatique rencontrée lors des <<affaires>>n'a pas été le fait du simple récepteur. Comme le laissaitentendre Mehl, elle s'est inscrite dans le cadre d'un <<pacte compassionnel>>.Mais celui-ci a revêtu en l'espèce des configurations quelquepeu différentes de ce qu'imaginait la sociologue.
Peut-être parce qu'elle n'entendait pas s'engager trop avant dansla sphère de l'agir, la télévision a trouvédans le mode compassionnel un type d'expression lui permettant de se créerune identité spécifique face aux événements.Ce <<souffrir avec>> ne s'est pas d'abord manifesté demanière explicite. Il ne nous paraît pas le fruit d'un <<protocolecompassionnel>> voulu, sinon à de rares moments comme ce débutde la retransmission télévisée des funéraillesoù une journaliste de RTL-TVi déclara en substance que latélévision n'était pas là, ce jour-là,pour informer mais pour faire partager l'intensité du moment de l'événement.
La compassion télévisuelle nous semble, au contraire, prendreses racines dans le climat créé par les médias :déprogrammation de films et d'émissions <<inconvenantes>>,port du deuil par les journalistes de certaines chaînes, ton (et noncontenu) des commentaires lors de retransmissions en direct des cérémonies,diffusion de concerts de musique classique... Une atmosphère sonoreà laquelle les chaînes de radio, tant publiques que privées,ont contribué par le choix de programmations explicitement présentéescomme devant répondre aux circonstances.
Les retransmissions de funérailles, aux configurations si peu traditionnelles(surtout dans le cas de Julie et Mélissa) représentent, dansnotre conception du terme, le moment compassionnel le plus fort de cettepériode. La décision prise par les chaînes d'assurerune diffusion nationale de toutes ces cérémonies constitueen elle-même une manifestation de compassion. Le caractèreparticulier du traitement télévisuel de ces services religieux,le travail de l'image, le poids des musiques et la nature des paroles deschansons, que les chaînes flamandes ont entièrement sous-titrées,constituent autant de créneaux par lesquels la compassion s'est expriméesans qu'il y soit explicitement fait écho dans les commentaires etles parties <<raisonnées>> des retransmissions.
Que dire, enfin, de ces images inattendues de journalistes présentantleurs condoléances et embrassant les parents d'An Marchal au termedes quelques mots qu'ils parvinrent à prononcer le soir de la terriblenouvelle ? Sans s'exprimer comme telle, la compassion étaitimmédiatement présente dans cette démarche humaine,totalement atypique du mode de traitement <<informationnel>>de l'événement.
Par la compassion, la télévision a cherché àsupprimer le filtre que le petit écran impose à la communication.A l'encontre de son image traditionnelle, présentée commeune altérité, une représentation d'un autre monde sisdans l'au-delà du quotidien du récepteur, la télévision<<actrice>> avait déjà cherché àréduire la distance entre émetteur et récepteur, enreplaçant ce dernier au centre de son propos.
La télévision compassionnelle approfondit encore cette rechercheidentitaire en esquissant un état de symbiose entre l'intérieuret l'extérieur de l'écran. Dans l'affaire Julie et Mélissa,en souffrant avec ses téléspectateurs, la télévisiona atteint un stade d'humanité. Ses images se sont brouilléeset les larmes s'y sont mêlées. La compassion est devenue messageet médium et le spectateur s'y est fondu, au rythme des tragédiesqu'il ressentait aussi profondément dans son être que ceuxqu'elles terrassaient réellement.
Au-delà de cette limite, les règles qui gouvernent traditionnellementle récit télévisuel d'information restent-elles encorevalables ? Et comment le média peut-il encore gouverner sesimages quand celles-ci s'inscrivent dans l'ordre du tréfonds de lacompassion et plus d'abord dans celui de la raison ?
Si la télévision pérennise ce type d'approche compassionnelleau-delà des événements de cet été, cesréflexions ne pourront plus rester au stade de simples questions.
Frédéric Antoine
1 D. MEHL,
La fenêtre et le miroir, Paris,Payot, 1992.
2 D. MEHL,
La télévision de l'intimité,Paris, Seuil, 1996, p.198.
3 Ibid.
4 D. MEHL,
La télévision de l'intimité,
op. cit., p. 212.
5 D. DAYAN, <<Les mystères de la réception>>,
Le Débat , ndeg.71, 1992, cité par. MEHL,
Ibid.,p. 195.
Entretiens
Une parole froide
dans un pays en ébullition ?
Sociologues, juristes, psychiatres, criminologues... Les experts ontété abondamment sollicités par les médias pourcommenter les récentes affaires. Regard critique, recul analytique,recadrage théorique... autant de prises de parole nécessairesmais parfois difficiles à intégrer dans le discours ambiant.Comment nicher un raisonnement froid dans une telle émotion collective ?Témoignages et analyse de Claude Javeau, professeur de sociologieà l'ULB et Jean-Yves Hayez, pédopsychiatre à l'UCL.En 7 semaines, ces deux experts ont répondu à prèsde 70 interviews...
Claude Javeau, avez-vous le souvenir d'autres faits de sociétésur lesquels on vous ait autant interrogé ?Absolument pas. Il y a bien eu la mort du roi, mais cela reste quantitativementincomparable. Cette fois, il y a eu une espèce d'effet boule de neigeaprès mes premières interventions dans
Vers l'Aveniret
La Libre Belgique. J'ai été interviewé, outrela presse nationale, par des journalistes français, néerlandais,suisses, américains... qui avaient vraisemblablement obtenu mes coordonnéespar des collègues belges. Il est vrai que j'ai la réputationde toujours répondre, quoi que l'on me demande.
Cette réputation vous agace ?Pas du tout, je l'assume. Je suis un spécialiste du général.Quand ce sont des faits de société, cela relève dema compétence. Mais ce qui m'a passionné ici, c'est précisémentle glissement d'un domaine à un autre. Au départ, on m'a interrogésur Julie et Mélissa. J'ai fait de la microsociologie des mises enscène, notamment lorsqu'elles culminent avec l'office religieux àSaint-Martin. Mais cette interrogation sur l'émotion a rapidementlaissé place à celle sur la fracture de la sociétécivile. Ce qui intéressait France 3 ou le Los Angeles Times,ce n'était pas tant les deux fillettes que ce drôle de paysfracturé. Et il faut avouer que, pour nous sociologues, c'est merveilleuxd'avoir sous les yeux ce processus de putréfaction, cette sociétéen décomposition...
Un tel regard froid est-il possible au moment où tout un paysest plongé dans l'émotion ? Un lecteur du Soir
vous a reproché de confondre distance et déshumanisation.De la même manière, on remarque que les sexocriminologues interrogésau début de l'affaire ont rapidement disparu des médias. Commes'il était indécent de leur donner la parole...Le discours du sociologue, même s'il peut heurter, est nettement moinscontroversable que celui qui dirait qu'il faut soigner ou castrer des genscomme Dutroux. N'empêche, j'ai toujours estimé nécessaired'ajouter à mes interventions une petite phrase précisantque je partageais l'émotion.
Vous avez aussi rappelé à plusieurs reprises que vous faitespartie du "Comité Julie et Mélissa".Mais bien sûr, je ne veux pas apparaître comme un expert débarquantde sa planète. Moi, je ne suis pas juge d'instruction, je peuxdonc me dévoiler. Ce qui me permet ensuite de dire des choses sansqu'on m'en tienne rigueur. J'ai écrit que je désapprouvaiscertains aspects du marketing de l'Association, ce qui n'a pas empêchéJosé Dessart de me téléphoner pour me demander conseil.Mes propos n'avaient donc pas été mal pris.
Y a-t-il des phénomènes plus larges -les réactionsexcessives des premiers jours, un certain poujadisme, quelques récupérationsdémagogiques- qu'il était impossible de commenter au plusfort de l'émotion ?On peut dire des choses, mais il faut quand même tenir compte de sonauditoire. Dans de pareils drames, vous ne pouvez pas évoquer ladifficulté de vivre en prison. On vous rétorquera "tantpis pour eux, ils n'avaient qu'à...". Et c'est vrai.
Impossible donc d'aller à contre-courant.Si, mais pas brutalement. Vous ne pouvez pas dire "tous ces imbécilesqui ont réclamé la peine de mort", puisqu'il y en a probablementqui vous écoutent. Mais il faut pouvoir expliquer calmement que lapeine de mort n'est pas une bonne solution, pour telle et telle raison.De sorte que, même si les gens n'acceptent pas, ils comprennent votreargumentation. Lorsque Marie-France Botte et Françoise Tulkens disentqu'elles ne sont pas d'accord avec les peines incompressibles, elles nele font pas sur le même ton. Tulkens est un expert universitaire,Botte monte aux barricades...
Certains médias semblent pourtant avoir pris Marie-France Bottepour un expert. Où situez-vous la différence ?Elle a une expertise, mais basée sur une perception charnelle dela réalité. C'est donc plutôt un témoin privilégié.L'expertise est toujours fondée sur une réflexion qui débordele cadre de l'objet même. Il faut l'asseoir sur d'autres problèmes,d'autres situations. Ce que le grand public ne voit pas, c'est cette culturethéorique sur laquelle s'appuyent les experts. Là oùun spécialiste de terrain perçoit d'abord l'horreur de lasituation, il est bon qu'un expert vienne par exemple rappeler qu'il y aen France 3.000 pédophiles en prison, même si ce ne sont pastous des Dutroux... Et lorsque Gazan [sexocriminologue] affirme que je neconnais rien à ce sujet, c'est le reproche classique des gens deterrain qui ne comprennent pas que la parole critique n'est pas baséesur une connaissance intime mais sur une capacité critique de comparaison.
Quel rôle vous assignez-vous lorsque vous intervenez de manièrerépétée sur un même sujet ? Au départ, c'est une fonction pédagogique: apporter au débatune parole compétente, offrant en outre cette sérénité,ce relatif détachement propre aux universitaires. Il s'agit d'éclairerles gens -et je pense qu'il y a en ce sens une demande du public qui necomprend pas. Mais cela débouche ensuite sur une participation. Inévitablement.Nous sommes par exemple bien d'accord, Françoise Tulkens et moi,qu'une commission sur l'application des peines ne doit pas être confiéeaux seuls magistrats. Si on m'appelle à ce moment-là, moiou quelqu'un d'autre, je ne pourrai pas refuser. Ce serait un peu facilede se retirer alors sur l'Aventin...
Y a-t-il des interventions médiatiques que vous refusez ?Toutes les émissions qui mélangent les genres. L'
ÉcranTémoin par exemple...
C'est la fiction précédant le débat qui vous dérange ?Oui mais surtout le mélange des experts et des acteurs. Il y a uncôté voyeur que je n'aime pas. A l'
Écran témoin,vous verrez une vraie jeune fille violée par son père àl'âge de 13 ans. Ça me dérange. Je n'irai jamais chezMeillon non plus. Et lorsque son assistante me reproche de ne pas penserà mon métier, je lui rétorque que c'est bien parceque j'y pense que je n'accepte pas son invitation !
On a pourtant l'impression que vous vous êtes souvent pliéaux exigences médiatiques...Je suis de ceux qui croient que faire cours, c'est du théâtre.Ca fait donc partie de mon métier. Lorsque j'ai fait une émissionsur les fast-foods, on m'a filmé au Quick d'Auderghem. J'avais dûprendre la voiture du cameraman parce que la mienne était trop petite,on a fait la prise plusieurs fois et j'ai finalement mangé mon hamburgerfroid. Ça ne me gêne pas du tout. Ce qui m'ennuierait, c'estde me déguiser. Quand j'ai vu Mgr Léonard en caleçonde bain, ça m'a dérangé. Non pas que ce soit un évêque,mais je trouve qu'on entre là dans une intimité... Il fautaussi veiller à ce que l'image ne masque pas le propos.
Pour un expert universitaire, le temps n'est-il pas la plus contraignantedes exigences médiatiques ?Pour deux raisons. Les interventions dans les médias sont d'abordnécessairement brèves. Mais surtout, les journalistes ne retiennentau montage que les éléments qui leur semblent les plus probants.Il faut donc songer, au moment où l'on parle, à assurer unecontinuité à ses propos, malgré les éventuellescoupes ultérieures. C'est un métier ! Il y a quelquesannées, j'ai eu la désagrable surprise de m'entendre entérinerle terrorisme palestinien. C'était, hors contexte, ce qu'il restaitde 20 minutes d'interview ! Une fois diffusé, c'est trop tard.On peut protester, demander des excuses ou un droit de réponse, c'esttrop tard. Comme lorsqu'on m'appelle Camille au lieu de Claude, rectificationou pas, le mal est fait.
Est-ce que cela signifie que vous formatez vos propos en fonction del'usage médiatique ?Il faut en tout cas répondre aux questions de telle manièreque si l'on coupe, on ne puisse pas isoler quelque chose qui se retournecontre vous. Puisqu'on ne maîtrise pas le montage. Ce qu'on ne maîtrisepas non plus, c'est l'apparence. C'est d'ailleurs à la suite d'uneimage qui m'avait déplue que j'ai décidé de maigrir !La RTBF m'avait pris en plongée, d'assez haut. C'était l'été,je n'avais pas de cravate et un bouton de ma chemise était ouvert...J'avais l'air gros. Cela dit, les professionnels eux-mêmes ne sontpas à l'abri des couacs. Quand on voit les bêtisiers en find'année...
Avec le temps, vous avez pourtant pris l'habitude de répondreaux questions des journalistes.Il est clair que quand il y a un problème de sociétéen Belgique francophone, j'ai plus de chances d'être appeléqu'un autre. En matière juridique, on connaît le match Delpérée-Uyttendaele,le vieux baron contre le jeune requin. Tantôt l'un, tantôt l'autre,tout dépend de celui qui est le plus près de son téléphone,car je ne crois pas que l'on puisse établir de corrélationavec le journaliste ou le réalisateur de la séquence. Cettefois, en matière pénale, on a beaucoup vu FrançoiseTulkens. Elle est extrêmement claire, elle passe très bien.
La télégénie est-elle la principale qualitéque l'on demande à un expert ?Je crois que l'on attend de l'expert deux qualités. Il doit montrersa compétence, autant dans la forme que dans le fond. Pour les médias,un bredouilleur n'est pas compétent... Et il doit être rassurant.Donc ne pas être trop jeune, parce que ça ne fait pas sérieux.Le premier jour, on a vu un jeune assistant en droit qui a dit des chosestrès justes, mais c'est un gamin... Il faut être rassurant,afficher sa compétence et, en même temps, n'être ni arrogantni prétentieux. Il y a toute une série de conditions qui fontque ça passe ou que ça ne passe pas. Madame Tulkens et moi,à la cinquantaine, sommes assez mûrs pour tenir certains propos.Elle est très bien passée et, en ce qui me concerne, c'estvrai qu'il y a un professionnalisme qui s'est installé au cours desannées.
Propos recueillis par Christine Masuy
Prendre l'initiative et soigner par les médias
Jean-Yves Hayez, pédo-psychiatre et coordonnateur de l'équipeSOS Enfants-Famille des Cliniques Univer-sitaires Saint-Luc a lui aussiété abondamment sollicité par les médias. Entretenanthabituellement des rapports peu fréquents avec la presse (<<quandon veut publier tous les 15 mois une carte blanche sur une question de santépublique, il faut lobbyer à plusieurs>>, regrette-t-il...),il vient d'être propulsé sur l'avant-scène médiatique.Cette soudaine entrée dans la cour très fermée desexperts largement médiatisés le laisse un peu sceptique. <<Jesuis en Belgique francophone un des meilleurs spécialistes du domainede l'enfance et, en tout cas, le pédopsychiatre universitaire senior>>,explique-t-il. <<Mais je ne pense pas que c'est pour ma seule valeurque les journalistes soient venus me chercher. Lorsque l'affaire a éclaté,mes collègues de l'ULB étaient en vacances à l'étranger.J'étais également en congé, mais en Belgique. Accessibledonc. Je crois d'ailleurs que la politisation étant ce qu'elle est,à la RTBF notamment, les choses vont se rétablir bien viteet que l'on verra d'autres têtes...>>
La presse convoquée
Il n'empêche, le Docteur Hayez a profité des multiples occasionsqui lui étaient offertes pour imposer son discours aux médias.Imposer, tel est bien le terme puisqu'il estime aujourd'hui que prèsde la moitié de ses récentes interventions relèventde sa propre initiative et non de sollicitations journalistiques. <<J'aiéprouvé le besoin d'organiser un peu plus les choses, notammentavec la RTBF>>, explique-t-il. <<Lorsque mes collèguessont rentrés de vacances, je leur ai proposé de faire un petitcomité scientifique de crise. Les quatre principaux pédopsychiatresuniversitaires de francophonie ont accepté et nous nous sommes ainsiréunis quelques fois. Lors d'une de ces réunions, vers le26 ou 27 août, nous avons évoqué la question des toutpetits enfants. C'est un problème qui me tracassait et j'ai doncdemandé à pouvoir donner au JT un message à ce propos.Cela m'a été accordé dans les deux jours qui ont suivi,j'ai été invité au 19 heures 30 de Fabienne Vande Meersche.>>
De la même manière que la presse écrite a intégralementreproduit sa <<Lettre ouverte aux adultes qui abusent sexuellementde mineurs d'âge>>, la télévision semble avoiraccordé à Jean-Yves Hayez non seulement un espace élargimais encore son entière maîtrise. A plusieurs reprises, onl'a ainsi vu intervenir en face caméra durant de très longuesminutes, sans que l'interviewer qu'il feignait d'ignorer ne vienne interrompreses propos.
<<En presse écrite, explique-t-il, à part quelques articlesmineurs, j'ai demandé à tout relire avant la parution. Celame semblait indispensable pour les articles de fond, ceux que j'avais voulu,celui du
Ligueur sur l'angoisse par exemple. En télévision,j'ai mis certaines conditions. Lorsque j'ai été invitépar la RTBF Liège pour
Fait Divers, j'avais prévenule journaliste que j'y allais à condition que l'on me laisse parlerdirectement aux enfants abusés. C'est ce dont j'avais envie. Il avaitaccepté mais j'ai cru, à la manière dont se déroulaitle débat, qu'il ne tiendrait pas sa parole. Je l'ai donc dribbléau détour d'une question et j'ai, là aussi, fait un messagede 5 ou 6 minutes. Il n'était pas très content mais je n'aipas été interrompu et rien de ce que j'ai dit n'a étécoupé au montage...>>
A l'inverse de ce que ressentent parfois les experts médiatiséset de ses propres expériences antérieures, Jean-Yves Hayezn'a donc pas eu l'impression de devoir se soumettre ici au carcan médiatique.Il a pu développer largement une argumentation aux formes de laquelleles journalistes se sont adaptés et, précise-t-il, <<lorsque,à la mi-septembre, j'ai convoqué Martine Vandemeulebroucke[
Le Soir] et Laurence Bertels [
La Libre Belgique], elles sontvenues>>...
Petits rubans noirs
Tout comme Claude Javeau, Jean-Yves Hayez évoque l'impossibilitépour l'expert de se dégager totalement de l'émotion qui submergeaitle pays. <<Je ne crois pas que l'on puisse se mettre en position d'observationsans être impliqué d'une manière ou d'une autre>>,explique-t-il. <<Ma technique consiste à l'assumer plutôtqu'à le nier>>. Mais il va plus loin. <<Si j'ai prisla parole, si je suis entré dans la mêlée, c'étaitaussi une manière pour moi de vivre mes émotions. J'ai étéatteint de la même névrose traumatique que tout le monde. C'étaitdonc une manière de soulager ma détresse, comme d'autres ontmis des petits rubans noirs à leur voiture ou envoyé des fleursaux parents. Dans
Bla-Bla, cette séance de thérapiecollective que j'ai voulue avec la RTBF, il est tout à fait clairque je me soignais comme je soignais les enfants>>. Une thérapiemédiatisée inédite dans l'expérience du DocteurHayez. <<Mais dans les moments de souffrance collective, il faut apporterdes réponses collectives>>, estime-t-il. <<Dans chacunede mes interventions, je ne pense jamais avoir oublié ma fonctionsoignante.>>
Ch.M.
Internet le maudit ?
Quand l'émotion provoquée par les crimes pédophilesrencontre la nébuleuse de la communication en réseau... Indicespour un journalisme à venir.
En ouvrant
Le Soir du 29 août, on pouvait lire sous le titre
"Pédophilie sur le Net" la brève suivante
:
"Triste constat: un million d'images pornographiques et 40millions de pages Internet sont actuellement consacrées àla pornographie enfantine ". Le lecteur moyen frémit.Celui qui connaît un tant soit peu Internet s'étonne ou s'esclaffe.En effet, à ce jour il n'y a pas beaucoup plus de 40 millions depages sur le réseau et elles ne sont évidemment pas toutesconsacrées à la pédophilie.
Altavista, un desplus grands index du Web répertorie 30 millions de pages, répartiessur 275.600 serveurs, et 4 millions d'articles en provenance de 14.000 "News-Groups".
Les "News-Groups" sont des lieux de discussion et d'échangede fichiers sur le réseau. Certains, de fait, sont consacrésà la pédophilie. Plus d'une vingtaine ont d'ailleurs étéretirés des serveurs belges dépendant du réseau dela recherche financé par le gouvernement. Ces "News-Groups"sont organisés en arborescence. Ainsi, dans la racine "fr"consacrée à la France, on trouvera une racine "soc"dédiée aux problèmes de société et danscette dernière un groupe "politique". Ce qui donne le "News-Group" :fr.soc.pol.
Attention, erreur !
Le lecteur de ce "News-Group" n'aura pas manqué d'êtreattiré par le message posté dans cette zone de discussionpar Jérôme Thorel, rédacteur en chef de
PlanèteInternet, le 28 août à 18 h 13 ; avant donc que nesoit "bouclée" l'édition du
Soir qui relayecette information provenant d'une dépêche de l'Agence FrancePresse :
"Demain, dans votre quotidien préféré : cettedépêche de l'AFP.
Remarquez le style très détaillé des deux chiffrescités en tête de lead : ce sont des estimations d'experts,et en plus c'est l'AFP qui rapporte, alors c'est parole d'évangile.S'il y a des volontaires pour appeler l'AFP et leur demander des précisions,avec éventuellement un correctif, nous à Planète
on sature. Et ça sert à rien."Puis vient copie de la dépêche de l'agence, datée du28 août à 17 h 04, dont nous ne citons que la premièreligne :
"Conf.-Enfance/Internet: le visage "high-tech" de la pornographieenfantine de l'envoyée spéciale de l'AFP BénédicteMANIER
STOCKHOLM, 29 août (AFP) - Un million d'images pornographiques et40 millions de pages Internet sont actuellement consacrées àla pornographie enfantine, estiment les experts présents au congrèsde Stockholm sur l'exploitation sexuelle des enfants."Le principe des "News" étant celui de la discussion, d'autresutilisateurs du réseau réagissent. Plusieurs personnes expliquentqu'elles ont tenté de joindre l'AFP pour obtenir une rectificationou des explications. Sans succès. Les interlocuteurs de ce forumentament alors une discussion sur la pédophilie, Internet et la méfiancedes journalistes vis-à-vis du réseau...
Rectificatif approximatif
A 22 h 32, un journaliste spécialisé poste le message suivantdans ce forum :
"Mauvaise journée pour l'AFP .Voici tout de même lacorrection publiée par l'AFP aujourd'hui. Il reste à espérerque France Soir
ait le temps de changer ses titres de couverture..."Suit la rectification de l'AFP :
"VOICI VERSION CORRIGÉE de notre envoi de Stockholm diffusémercredi et qui comportait de graves erreurs de chiffres dans le premierparagraphe.
STOCKHOLM, 29 août (AFP) - Un million d'images pornographiques sur40 millions de pages Internet sont actuellement consacrées àla pornographie, y compris celles concernant des enfants <<qui sontfacilement accessibles>>, estiment les experts présents aucongrès de Stockholm sur l'exploitation sexuelle des enfants".Mea culpa "on line"
Mais ce qui devait arriver arriva. Dans l'édition de
Libérationdu 30 août, Francis Mizio reproduisit l'information erronée,sans sa rectification. Ce petit "dérapage" est évidemmentdiscuté par le "News-Group" et, dès 11 h 23, FrancisMizio intervient lui-même sur Internet pour se justifier. Il utilise,dit-il, l'ordinateur de sa soeur :
"Bonjour,
Je suis Francis Mizio le journaliste de Libération qui s'est faitbaiser par l'AFP (correction de l'AFP deux jours après ci-dessouspeut-être à cause de mon papier...). Toutefois vous ne précisezpas que je mets fortement en doute le chiffre dans mon article. Le chiffredélirant avancé ne m'a même pas étonnécar il correspond à la vogue délirante des propos hystériquessur l'Internet et compte tenu que les associations anti-pédophiles-motivées par une juste cause- sont des lobbyistes qui surfent surl'actu, j'en ai conclu d'emblée que le nombre de 40 millions de pagesavait volontairement été avancé pour impressionner.Mon papier rédigé depuis deux jours dormait dans un coin alorsque l'AFP n'avait pas fait de rectif. D'autre part j'avais aucun moyen devérifier et l'AFP semble-t-il non plus. Voilà. Un dernierpoint en passant: il est facile et actuellement très tendance decritiquer les journalistes en mettant tout le monde dans le même sac.J'ai même vu il y a quelques mois dans un news qu'on pourrait s'enpasser puisqu'il y avait le réseau. Cette forme de poujadisme intellolibertaire liée à l'illusion que le Net serait le médiatotal permettant de se passer des autres est à mon sens dangereuse..."Voilà qui est dit, en des termes que même
Libérationn'aurait pas utilisés. Dès que ce message est posté,les réactions affluent. Elles saluent le courage de ce journalistereconnaissant son erreur. Mais elles mettent largement en cause la responsabilitédes médias d'information de masse. Cette discussion ne cessera quequelques jours plus tard.
De nouvelles relations
Au-delà de l'anecdote, c'est la manière dont le réseauva modifier la relation entre le lectorat et le journaliste qui se jouedans cet exemple. Sans doute le climat d'émotion actuel n'est-ilpas étranger à cet incident. Internet est largement médiatisémais il est encore peu pratiqué par le grand public. La nébuleusequ'il représente toujours pour bon nombre de personnes, les "usagesroses" qui marquent en partie ses débuts, comme ils l'ont faitpour le Minitel, ne manquent pas d'en faire un lieu fantasmatique, maiségalement bien réel, dans lequel peuvent s'ancrer les grandespeurs : celles de lieux insaisissables où se développentimpunément les déviances sexuelles, les complots d'extrême-droite,les violations de la vie privée... Ceci explique sans doute les réactionsagacées des usagers familiers du Net. Mais on remarquera que la grandeliberté de ce moyen de communication, revendiquée par ceux-ci,se traduit également par la légèreté du tonde ces conversations, comme si elles avaient lieu au sein d'un cercle intime.
C'est sans doute là que se situe le paradoxe actuel des rapportsentre Internet et les journalistes. Le réseau est encore un modede communication réservé aux initiés. Mais déjàil fait preuve de son impact sur la communication de masse traditionnelle.Il ne s'agit pas ici de distribuer les bons et les mauvais points de lapratique journalistique. Et que le journaliste qui ne s'est jamais laisséabuser par une dépêche jette la première pierre... Maisconstatons tout de même qu'il était possible, dans ce cas précis,de ne pas relayer cette erreur par le simple suivi des dépêches.Ainsi, ce même 30 août,
La Dernière Heure parlait-elleplus raisonnablement d'
"un million d'images pornographiques dontdes dizaines de milliers de pages Internet consacrées à laseule pornographie enfantine".
La Libre Belgique, datéedu même jour, et
Vers l'Avenir, en date du lendemain, citaientle chiffre rectifié par l'AFP. Le 31 août,
Le Soir consacraitune page à l'exploitation des enfants en titrant : "
Internet,le grand pornographe", sans rectifier la fausse information dujour précédent.
A l'heure où tous les quotidiens se décident, les uns aprèsles autres, à "surfer" sur la vague d'Internet, on peutse demander si cet exemple n'est pas la préfiguration de la pratiquejournalistique de demain. Bien sûr, si la fonction de recherche del'information assistée par ordinateur, dont on rebat les oreillesde tout futur journaliste et de tout professionnel en recyclage, étaitdéjà au point et maîtrisée, aucun journalistene serait tombé dans ce piège des chiffres non-recoupés.En faisant une simple recherche par mot-clef, il aurait eu l'attention attiréepar cette discussion. Mais il est vrai que naviguer sur Internet demandeencore beaucoup de temps pour des journalistes qui en disposent peu et qui,bien souvent encore, ne possèdent pas d'accès au réseau.
Par contre, il faut noter que la discussion de cette erreur journalistiquea émergé sur le réseau, dans le temps de la confectionde l'information quotidienne. Bien entendu, ce sont des journalistes spécialisésqui ont lancé et nourri la discussion. Il ne s'agit donc pas d'ungrand débat démocratique entre "simples citoyens".Mais cet exemple montre combien, si Internet trouve un jour une adéquationsatisfaisante à la consommation d'informations de masse, ce typed'échange obligera le journaliste à sortir de la bulle danslaquelle il produit aujourd'hui l'information. Il s'agit là d'uneprospective "maximaliste" que les faits démentiront peut-être.Mais avec le réseau, tout lecteur, spécialisé ou non,pourra réagir immédiatement. Si le courrier des lecteurs atoujours existé, encore fallait-il prendre sa plume. Le lecteur d'unjournal sur Internet devra simplement cliquer sur un bouton pour donnerson avis, contredire le journaliste, l'appuyer ou lui demander des comptes.Les logiques de consultation des archives lui permettront aussi de compareraisément les affirmations des journalistes avec ce qu'ils ont publiépar le passé.
Il ne fait aucun doute que nous sommes encore aux balbutiements de cettemutation. Mais il serait tout aussi naïf de croire que seul le journalismerisque d'être transformé par cette nouvelle relation. Sansdoute le réseau, ses usages et ses modes d'expression seront-ilségalement appelés à se transformer dans un cadre decommunication plus large.
Benoît Grevisse et Jean-Claude Guyot
Mais que fait la police ?
Le "réseau" serait-il un lieu occulte permettant aux pédophilesles plus pervers d'agir impunément ? Les événementstragiques de ces dernières semaines ont attiré l'attentiondes médias sur le réseau cybernétique. Mais sans doutecertaines représentations accentuées par l'effet médiatiquesont-elles excessives et l'empressement des propositions, notamment politiques,aurait-il pu se manifester plus tôt.
L'utilisation du Net comme mode de communication discret et performant estbien une réalité exploitée par les pédophiles.Suffisamment pour que des spécialistes se mobilisent eux aussi. C'estnotamment les cas du Mapi (Mouvement anti-pédophilie sur Internet),composé de professeurs et de chercheurs en informatique et en droitdes Facultés universitaires de Namur. Ce groupe veut faire l'étatdes lieux de ces trafics d'images et de messages, mais aussi analyser lessolutions techniques qui permettraient de limiter la diffusion de tellesinformations.
A l'étranger, des initiatives semblables voient le jour. Elles visentsurtout à observer les trafics qui se cachent sur le réseau.Les experts s'accordent à constater que les pourvoyeurs d'images,ou même d'enfants, se font de plus en plus discrets. Reste qu'en Belgiquece type de recherches semblent encore peu utilisées par le parquetou par la police judiciaire. Plusieurs juristes se sont pourtant exprimés,ces derniers temps, pour constater que le cadre légal, malgréune jurisprudence peu abondante, était suffisant pour entamer despoursuites devant les tribunaux correctionnels. Ils proposent de s'appuyer,pour cela, sur la seule responsabilité réellement contrôlable :celle des fournisseurs d'accès au réseau. Sans doute verra-t-onencore, dans les mois qui viennent, se développer des initiativesofficielles, sans que s'institue pour autant une véritable policeà l'échelle d'Internet.
Présentation
Regards sur la presse étrangère
Dans la difficulté d'appréhender les événementsau-delà de l'emprise compassionnelle que nous vivons et pour esquisserune appréciation du caractère peut-être décisifdes profonds bouleversements de notre actualité, nous avons demandéà des collègues étrangers d'apporter le point de vuede l'"extérieur". Pour la première fois dans lecadre de
La Lettre de l'ORM, quatre universitaires (français,allemand, anglais et suisse) ont ainsi tenté de répondre àcette question toute simple et pourtant tellement ample: qu'est-ce qui vousa frappé dans la façon dont votre presse nationale a couvertles disparitions d'enfants en Belgique?
Chacun de nos quatre collègues propose une lecture personnelle quel'on pourrait qualifier d'impressionniste. Partant de points de vue et depositionnements sensiblement différents, ils traitent tantôtd'un aspect tout à fait singulier tantôt de tendances globales.C'est leur choix et nous n'avons tenté en aucune manière deles contraindre. Bien sûr il ne s'agit en aucune façon de résultatsd'investigations minutieuses, mais plutôt d'une évocation fondéesur une fréquentation de leurs médias nationaux. Ce ne sontque quelques touches que nous avons souhaité garder dans une formulationla plus proche possible de l'écriture originale et qui peuvent éveillerle regard de tout un chacun.
Suisse
Circulez! ou La rhétorique médiatique
de la disparition
L'affaire Dutroux, comme il est convenu médiatiquement de la nommer,se décline en plusieurs récits enchevêtrés. Enexaminant la presse suisse, nous avons relevé cinq scénariosmédiatiques se succédant et se nourrissant: la Disparition,l'Exhumation, la Circulation, l'Invention et la Désignation.Les acteurs principaux de ces récits, nous le verrons, demeurentévidemment les journalistes. Mais ils ne sont plus les seuls artisansde la mythologie médiatique. Les lecteurs eux-mêmes jouentun rôle décisif: interpellés par la force émotionnelledes événements, ils se sont parfois autodésignéscomme indicateurs de presse. La parole des lecteurs-citoyens happéepar le flux informationnel circulant permettra alors aux journalistes deconstruire un récit d'un nouveau type, à la fois auto-référencielet auto-légitimant.
Des récits médiatiques auto-référencielset auto-légitimants
Auto-référenciel, car la source privilégiéedu journaliste n'est plus l'enquête (trop chère, trop lourde)qui dévoile, mais bien la production médiatique concurrente.Le terrain devient avant tout ce qui est écrit dans les autres médias.En se référant incessamment aux autres récits de presse,le récit médiatique s'autonomise de la réalitéfactuelle et permet ainsi la désignation simulée d'un coupablevirtuel.
Auto-légitimant, car il feint -par l'apport incessant de "nouvelles"informations transfusées- de procurer du nouveau (le hier informationnelest dépassé), du vrai (les autres journaux l'écrivent,le témoin insiste) et du moral (les pédophiles devraient mériterla mort).
Nous sommes en présence d'un phénomène de boomeranginformationnel, fondé en partie sur le principe des citations (unjournaliste s'appuyant sur les investigations de confrères étrangers).Ce mécanisme permet au récit médiatique de se dédouanerde la vérité tout en la reconstruisant, parée de lalégitimité de celui qui parle: le lecteur.
Le boomerang informationnel
1e étape - De la disparition: le lecteur-citoyen témoigneà la police helvétiqueLe 20 juillet 1995, une citoyenne helvétique déjeune avecmari et enfants à la Pointe du Grain, au bord du lac de Neufchâtel.Cette "jardinière d'enfants" observe alors un yacht surle pont duquel elle aperçoit trois hommes, deux femmes et deux fillettes.Dix jours plus tard, en lisant le quotidien
Le Matin, elle remarqueles photographies de Julie et Mélissa, portées disparues enBelgique, et croit reconnaître les deux fillettes entraperçuessur le pont du yacht. Elle prévient alors la police de Neufchâtel,qui traite négligemment son témoignage. La presse met en scènela disparition.
2e étape - De l'exhumation: le lecteur-citoyen témoigneà la police belge... et aux médias helvétiquesUn mois plus tard, cette jardinière d'enfants recontacte les instancespolicières pour signaler qu'elle possède une photo du bateau.La police promet de s'en occuper. Trois mois plus tard, le témoinprend directement contact avec la police belge qui prie à son tourla Sûreté neuchâteloise de recueillir son témoignage.Entre-temps, l'affaire Dutroux éclate et la jardinière d'enfantsdécide de parler directement aux médias, particulièrementau journal
L'Impartial, qui publiera un article critique sur l'attitudede la police (7 septembre 1996). La presse exhume: elle a produit du caché.
3e étape - De la circulation: l'information circule et se déforme...Le coupable est pressenti!La machine médiatique est lancée: d'innombrables articlesapparaissent dans la presse suisse, reprenant les informations de
L'Impartial.Mais la rhétorique médiatique se modifie légèrement:on commence à évoquer une "piste suisse" et des"ramifications de l'affaire Dutroux en Suisse". Les 11 et 12 septembre,
Le Matin et
L'Impartial consacrent deux nouveaux articlesà l'affaire qui devient "trouble" et "mystérieuse".Ces informations sont reprises par
De Morgen, journal flamand, quipublie -pour la première fois- le nom du propriétaire du bateau,Jean Volery. Les informations circulent, le coupable reste.
4e étape - De l'invention: le récit médiatique circulantprend corps grâce au fantasme d'un lecteur érigé enlecteur-modèleDans le même temps,
Le Matin, quotidien populaire, publie l'avisanonyme d'un citoyen qui s'étonne du fait que le yacht ait étéancré à quelques centaines de mètres d'une maison deproduction de films pornographiques, dont le directeur a étémêlé à une affaire de pédophilie. Cet anonymeévoque encore le cas d'une fillette de 4 ans, dont le Tribunal deBoudry a eu à s'occuper.
Faire intervenir cet acteur anonyme va provoquer un amalgame dans une affairesomme toute déjà assez compliquée. En effet, les deuxaffaires que l'acteur anonyme cite n'ont rien à voir l'une avec l'autre,et encore moins avec l'affaire Dutroux. Mais le lendemain,
De Morgens'en empare et construit un récit-amalgame. "En substance: nonloin de la plage où Jean Volery a jeté l'ancre, se trouvaitun studio de tournage dont le directeur réalisait des films pornographiquesavec des enfants, notamment une fillette de 4 ans. Les deux hommes (...)se connaîtraient bien. D'ailleurs, le garagiste fribourgeois a étévu à maintes reprises à Boudry, domicile du pornographe"
1.La presse met en sens et invente.
5e étape - De la désignation... du coupable: le retourdérivant de l'informationLe même jour,
L'Impartial se réfère à
De Morgen paru deux jours plus tôt et décrit le propriétairedu yacht comme étant un indicateur de police qui serait actif dansle commerce international de voitures avec l'Est. Simultanément,l'équipe du magazine
10 voor 10 filme le bateau de Jean Volery:les journalistes font irruption, caméra au poing, dans son garagepour arracher des aveux. Le lendemain, le
SonntagsBlick reprend toutesles informations du journal
De Morgen et questionne: "Dutrouxtravaillait-il pour un producteur de films pornos de Boudry?". La pressedésigne.
Logiques médiatiques supportant le boomerang informationnel
La redistribution des rôles Le journalisme d'investigation au service du fait divers induit une redistributionproblématique des rôles. Dans cette affaire, les lecteurs-citoyensde presse deviennent des indicateurs qui informent d'abord les institutionspolicières, puis, dans un second temps, les journalistes. Le corpsmédiatique ainsi légitimé pourra endosser le rôled'investigateur réservé habituellement aux enquêteurspoliciers. Quant au corps policier, il s'informera auprès de la pressepour obtenir des renseignements. Les lecteurs deviennent ainsi, malgréeux, le jury institué par le coup de force médiatique quipropose, in fine, la désignation d'un coupable.
La circulation incessante de l'information Le travail d'investigation journalistique produit une mosaïque de véritéspartielles, qui, lorsqu'elles sont récupérées dansle flux informationnel, permettent de reconstruire un récit médiatiquequi s'autonomise de plus en plus de la réalité factuelle.De reprises journalistiques en reprises journalistiques, les récitsse "médiamorphosent" tout en construisant un récitqui est suspendu tout entier à la désignation d'un coupable.
La dilution de la responsabilité journalistique La paternité d'écriture, donc de responsabilité, sedilue proportionnellement à la circulation de l'information: lesarticles de presse deviennent le fruit d'un collège de journalistesinvisibles.
Stéphane Haefliger
1 Yves LASSUEUR, "Feuilleton pourri sur le lac de Neufchâtel",in
L'Hebdo, 26 septembre 1996, p.61. Les éléments factuelsmobilisés dans cet article sont issus de cette enquête journalistique.
France
De l'émotion à l'exposé rapide
d'une crise chez un voisin
Trois temps dans l'évolution de la narration de l'affaire Dutroux.Du récit d'un fait divers à une "crise", en passantpar les erreurs du système judiciaire.Les lignes qui suivent se réfèrent exclusivement au traitementdes faits dans les journaux télévisés de France 2 et3 au cours des deux derniers mois. Elles ne sont que la mise en ordre, unpeu approximative, de réflexions qui ne s'appuient que sur le visionnementimmédiat et le souvenir, forcément inadéquats àune rigueur tant soit peu scientifique.
Aux premiers temps de l'affaire Dutroux, le traitement qui lui fut réservéétait celui qui incombe aux faits divers. Les images donnaient àvoir l'accusé (dont on rediffusa un grand nombre de fois la descenterapide des marches, menottes aux poignets, avec escorte de gendarmes), letravail des enquêteurs (l'excavatrice comme marque de l'acharnementmis à savoir), l'ancrage dans le réel (plans de rues, desmaisons de Dutroux...). Puis, en relais, la monstration de l'émotionculminant dans la longue file d'attente pour un ultime dépôtde fleurs devant le domicile des petites victimes. Le commentaire tentaitde tracer un portrait contrasté du monstre (cf. interviews de voisins),se perdait en conjectures quant à la personnalité et au rôleexact de sa compagne dans l'ignominie (interview du directeur de l'écoleoù elle avait exercé). Complémentairement, la paroled'autorité s'énonçait sur le plateau du J.T, proféréepar des psychiatres convoqués, à l'habitude, pour conforterl'idée qu'on aide le téléspectateur dans la constructiond'un savoir sur le monde.
Au fond rien que de très banal, même si l'on peut faire deuxremarques: la réitération des plans de Dutroux menottésemblait emblématique d'un manque de nouvelles images, comme si s'inscrivaitla suspension d'un récit dont l'ordre normalisé aurait vouluqu'il reprît au moment du procès. A l'écran s'inscrivaitl'image d'une Belgique plurielle (inscriptions bilingues, femmes africainesmêlées à la foule porteuse de fleurs) qu'aucun commentairene soulignait, en tout cas pas avec la véhémence qui accompagneà l'ordinaire les sujets où peuvent être mis en avantles conflits communautaires.
De l'émotion à la critique du système
Dans un second temps, pour lequel la place manquera et qui ne saurait doncêtre qu'évoqué, s'instaure un climat d'"affaires"où gendarmerie et juges sont soupçonnés d'incompétence,voire de négligences commandées, et les J.T. choisissent d'enrendre compte dans des montages rapides qui laissent peu de place àla compréhension. Comme souvent lorsqu'il s'agit de la Belgique,le traitement est à la limite du futile.
Puis arrive la troisième période dont le point culminant estla semaine du 13 au 20 octobre. Chaque J.T. apporte son lot d'images, dontle montage sec et rapide donne l'impression d'un flot pas vraiment maîtrisé,et que le commentaire accompagne tout en restant en retrait. C'est d'ailleursà un jeu curieux que vont se livrer images et son, tout au long dela semaine. Lorsqu'on voit des ouvriers ou des étudiants manifestant,la bande son n'est que redondance de l'image, mais s'agit- il d'affrontementsavec les forces de l'ordre, les mots seuls l'indiquent, alors que l'écran,au mieux, montrera une poignée de gendarmes se repliant àl'intérieur d'un bâtiment. L'impression du téléspectateurne peut être que d'une frénésie incohérente,d'autant que nulle parole autorisée (pas le moindre "spécialiste")ne vient éclairer les lanternes. Alors que, la semaine précédente,sur
France Culture, on s'interrogeait sur la légitimitéde la Belgique, et que certains laissaient peser la menace de la partitiond'un pays aux clivages insurmontables.
De même l'absencede prise de positions officielles des autorités belges semblera allerde soi, jusqu'à ce que le roi s'exprime. Ce n'est que samedi soirque les J.T. vont affronter la question de la raison d'être de l'événementdont tout le monde a compris qu'il serait d'importance: la manifestationdu dimanche. La crise est enfin reconnue, nommée, mais son ampleurest encore masquée.
Je voudrais conclure sur deux aspects qui me semblent ici mis en évidence.Le premier, ô combien français, est le traitement réservéà une affaire, grave, dès lors qu'elle se déroule enBelgique: l'absence d'explications en profondeur, le montage des reportageseux-mêmes tendait à donner l'impression que ce qui se jouaitétait le fait d'un peuple "curieux" et relevait d'un tribalismedans lequel le téléspectateur pouvait percevoir comme l'échod'une culture "sauvage" (celle des tsiganes par exemple dont lacommunauté montpellieraine enterrait 1e corps d'une enfant assassinée),celle d'un peuple qui réagit avec ses tripes, un peu déraisonnable...Le deuxième est que si la télévision se targue d'unrôle pédagogique lorsqu'il s'agit de mettre en images et enmots la politique, elle montre dans ce cas précis son incapacitéà représenter le politique. Dès lors que le discourssocial ne se tient plus dans les normes établies, la télévisionest amenée à rejeter dans les marges de l'incompréhensiblece que son discours ne peut gérer.
Michel Rolland
Grande-Bretagne
"Les enfants disparus" de Belgique
et la presse britannique
Les Britanniques soutiennent, bien souvent, la distinction entre journauxde plein format (The Guardian...) et les demi-formats que sont lesjournaux populaires (The Sun...). Cette distinction est assortierespectivement des connotations concomitantes entre "haute" et"basse" culture. Néanmoins, le cas des "enfants disparus"retrouvés dans la région de Charleroi démontre quecette distinction est souvent inadéquate. Chacun des "types" de journaux a traité ce cas de façonlargement identique. On pourrait décrire cette perspective communeen terme d'approche "sensationnaliste", faite de nombreuses "révélations".En effet, les journaux ont traité cet événement (déjàsuffisamment douloureux en lui-même) et lui ont fait subir, au coursd'une certaine période, des amplifications progressives. La questionque nous nous posons est la suivante: de quoi sont faits les dispositifstextuels, les dispositifs du raisonnement ordinaire et les dispositifs designification dont sont porteurs les effets d'amplification ?
Considérons en premier lieu l'événement lui-même.Ses différentes phases et les résultats progressifs de l'enquêteont fait l'objet d'une description détaillée, de sorte quechaque nouvel indice a été présenté, chaquefois, de façon plus spectaculaire que les précédents.Les descriptions allaient en progressant, de l'événement isolévers la présomption du réseau organisé de pédophilie.C'est l'illustration de l'amplification que F. Tannenbaum a appeléla "dramatisation du mal". De plus, il est fait allusion aux victimespar l'utilisation de leurs prénoms, "Julie", "Mélissa"...Ce dispositif de la textualité journalistique a eu pour effet deproduire une affiliation particulière du lecteur avec les victimes,l'impliquant plus que ne le détachant, ce qui, en soi, constitueune perspective qui conduit à amplifier la perception que l'on adu délit.
En outre, un cadre contrasté présentait l'événementde telle sorte qu'il opposait son caractère remarquablement déviantà l'image que les Britanniques ont de la Belgique, celle d'une sociétéordonnée et conventionnelle, pour le moins sans problème,une société honnête, solidement établie sur lesvaleurs de la famille et sur le conservatisme des milieux dirigeants. Deplus, cette caractérisation a été présentéecomme l'image que les Belges avaient d'eux-mêmes, encourageant ainsiles lecteurs britanniques à adopter la perspective des Belges età juger la nature révoltante de l'événementde "l'intérieur". Ce contraste constitue une allégationsupplémentaire en faveur de la "dramatisation du mal" etgénère aussi de la compassion pour les familles des "enfantsdisparus" et pour les Belges en général.
Par ailleurs, les dispositifs de "conspiration" et de "contraste"fournissent les ressources nécessaires pour progresser vers une autreétape de l'amplification textuelle. En effet, un lien définitiffait passer ce qui était initialement au niveau intermédiaire("méso") de la simple institution -par exemple de l'ordrepolitique- à une conspiration présumée au niveau "macro"(général) de la société.
D'abord, les révélations de la complicité de policiersdans les dossiers connexes à celui du réseau de pédophilieet, plus tard, la complicité évoquée de politiciens,a contextualisé le cas dans les limites du champ institutionnel,plutôt que dans celui de la société dans son ensemble.Ensuite, [la réapparition d'] une autre affaire a fait l'objet d'unarticle: la mort d'un politicien de Liège (André Cools), liéeà une présomption de corruption.
Dès lors et en paraphrasant Harvey Sacks (en terme de raisonnementde sens commun) un cas est unique, mais deux cas constituent déjàun modèle. C'est additionnellement qu'un "modèle institutionnel"a été textuellement documenté ce qui, à terme,a constitué un mouvement du niveau "méso" vers leniveau "macro". Ce "remodelage" ou "amplification"a entraîné une re-description ou, pour le dire autrement unenouvelle représentation, des Belges. Ainsi leur solide conventionnalitéconstruite par la perspective naïve et complaisante de leur sociétéa été quelque peu ébranlée par l'image de leursdirigeants qui apparaissaient visiblement corrompus et jouant la comédie.
De plus, il faut noter que ce passage du "méso" au "macro"a été nourri textuellement par l'apport des catégoriesrégionales belges, dans ce cas "les Flamands". La réactionflamande aux crimes et aux révélations a étédécrite dans la presse britannique comme un silence forcé.Le fait que les événements se soient déroulésen Belgique francophone a accentué la vision de la population flamandequi avait déjà tendance (selon la presse) à tenir lecaractère moral de ses compatriotes wallons en mauvaise estime. Lapresse britannique a noté le renforcement du dénigrement dela population francophone et, par voie de conséquence, a renforcéet même exacerbé les divisions déjà grandes entreles deux communautés. A la lecture de la presse britannique, la perspectived'une scission définitive entre les deux communautés apparaissaitdésormais comme ayant franchi une étape nouvelle dans sa réalisation.
Remarquons enfin que la construction attentive des considérations"méso" et "macro" fonctionne comme un dispositifde raisonnement qui amplifie la signification morale et la portéesociale des incidents. Ainsi les événements ont étécontextualisés à des niveaux encore supérieurs, celuide l'Europe (par exemple les réseaux de pédophilie qui pratiquentl'enlèvement et le transport d'enfants au niveau pan-européenpour échapper à leur repérage national) et celui dela planète (l'extension de tels réseaux aux Etats-Unis, l'existenced'industries de "tourisme sexuel" en Thaïlande...). Des degrésdifférentiels de développement économique ont étémis au jour et ont été présentés comme des facteursconstitutifs de chacun des deux niveaux. Le cas des événementsbelges a donc été rapporté comme un élémentd'un modèle "général".
L'européanisation et la globalisation de ce cas ont donnéde l'ampleur à la caractérisation du problème des activitéspédophiles dans son ensemble. Ces événements n'étaient,pour la presse britannique, qu'un cas parmi un large éventail decas similaires à travers le monde.
Rodney Watson
Allemagne
Ça s'est passé près de chez nous
En Allemagne, l'affaire Dutroux, en lien avec l'affaire Cools a étélue comme un des signes d'une "crise" de l'État belge.C'était aussi l'occasion de regarder chez un voisin un mal qu'onpréfère ne pas trop voir chez soi.Pour ce regard sur la presse allemande, nous avons retenu les articles de"une" des grands quotidiens allemands et du magazine
Der Spiegel,qui ont commenté l'affaire Dutroux entre le 28 août et le 15octobre 1996. Cette affaire a été très souvent miseen relation avec la conférence de Stockholm consacrée àla pédophilie et aux abus dont sont victimes les enfants et avecl'enquête et les lentes recherches concernant l'assassinat d'AndréCools. Les informations concernant l'évolution des recherches jusqu'audessaisissement du juge Connerotte ne sont pas présentes dans lapresse allemande. Les commentaires répondent au besoin d'interpréterles monstruosités découvertes. Un monstre apparaît "dansla vie de tous les jours" d'un pays voisin respectable. La questionposée est de savoir si cela existe aussi chez nous ou si c'est uneparticularité belge?
Presque tous les commentateurs soulignent le fait qu'on a ici dévoiléquelque chose qui existe aussi en Allemagne, et même dans les "bonnesfamilles allemandes"(
Westfälische Rundschau, 28 août).
L'abus de l'enfant est un abus de pouvoir de la part des adultes.
Dans le
Frankfurter Allgemeine Zeitung (26 septembre), Heike Schmollévoque un euphémisme dans la notion d'"abus" sexuel,comme s'il existait aussi un usage légitime de l'enfant comme objetde la satisfaction des besoins des adultes. La journaliste s'oppose égalementaux soupçons, qui font de chaque homme un délinquant sexuel.Il faut se demander, continue-t-elle, si le nombre d'abus sexuels a augmentéou si c'est la disposition à la dénonciation qui est devenueplus grande.
Certains journaux ont mis en avant le type de violence présent dansses actes. Ainsi, dans le
Frankfurter Allgemeine Zeitung du 26 septembre,on pouvait lire :
"
Apparemment, les agression sexuelles sur les enfants ne serventpas seulement à l'apaisement des pulsions sexuelles, mais aussi àun curieux besoin de celui qui les commet, qui à travers cela etpour un temps très court se croit omnipotent et se rend nécessaireà travers le comportement de dépendance de l'enfant".
Si l'on relève, dans les réflexions menées jusqu'ici,des points communs entre la Belgique et l'Allemagne, il sera toujours etencore souligné dans le même temps qu'il s'agit d'un phénomènespécifiquement belge. Le
Handelsblatt du 29 septembre expliquececi de la manière suivante: le système judiciaire belge estancien, il date du siècle dernier et admet à peine un contrôledémocratique. Il existe, l'un à côté de l'autre,trois corps de police et, entre eux il existe "
un mauvais transfertde l'information, un manque de coopération et des conflits de compétences".Tout cela est connu depuis des années, mais les changements structurelsnécessaires ne seront pas moindres après ce scandale. Carle réseau de la compromission et de la dissimulation, la complicitéde l'administration, de la police et de la justice sont une expression desconflits nationaux belges. Dans les attributions des postes, la compétenceet l'efficacité sont moins souvent prises en compte que l'appartenanceà un groupement, une région ou un parti. L'affaire Dutrouxa assurément surgi dans une "crise de l'État" enbonne et due forme. Pour le
General-Anzeiger de Bonn du 10 septembre,elle contient en germe deux dangers:
- la disparition de cette tolérance vitale, qui distinguaitprécisément jusqu'à maintenant les hommes en Belgique.Tolérance sans laquelle un État ne peut pas survivre.
- la disparition de la confiance dans la séparation des pouvoirsjudiciaire et exécutif.
Ruediger Funiok
IKM, Muenchen.