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Appel à
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Abstracts
des présentations
Séverine De Proost
Aspirant F.N.R.S.
Média-TIC - Université Libre de Bruxelles (ULB)
La présente contribution s'insère au sein d'une réflexion générale, portant sur les conditions auxquelles le système médiatique, de par sa mise en forme spécifique des connaissances, pourrait contribuer à l'exercice de la citoyenneté. Il s'agit, en particulier, d'aborder ce qui constitue, à notre sens, l'une des dimensions essentielles de la socialisation par les médias, à savoir la manière dont les médias (et, parmi ceux-ci, surtout la télévision) contribuent à l'élaboration du sens commun. Notre hypothèse peut en fait se formuler comme suit : bien qu'une large frange de l'étude scientifique des médias (en particulier les études de réception) exclue actuellement la possibilité d'un impact puissant, il y a bien, selon nous, quelque chose comme un « effet des médias » qui s'exerce, et ce via leur contribution à l'élaboration du sens commun. Afin d'étayer cette hypothèse, nous mobiliserons le schéma herméneutique classique élaboré, à la fin du 19ème siècle, par Wilhelm Dilthey. Ce schéma, dépassé dans les faits, n'en reste pas moins pertinent pour comprendre comment, dans notre société fortement médiatisée, le sens commun ne résulte plus seulement d'un processus de formation autonome, mais en grande partie d'une normativité sélective, propre au système médiatique (dont les critères de sélection restent soustraits à tout débat public).L'« élaboration du sens commun » sera donc ici envisagée à la fois sous son aspect génétique (comment le sens commun se produit et se reproduit-il ?) et sous son aspect structurel (quels sont les éléments du sens commun ?). Précisons que, par « sens commun », il convient d'entendre ici, non pas la perception des « faits bruts » de l'expérience empirique individuelle, mais bien plutôt ce que Dilthey lui-même nommait aussi « expérience générale de la vie », c'est-à-dire le savoir inhérent à l'expérience de la vie sociale, condensé dans un corpus de maximes, de sentences, de dictons, de proverbes Dilthey considère que ce tissu sémantique commun s'élabore à partir du « monde de la vie » (Lebenswelt), de l'expérience vécue individuelle, selon une séquence articulant les registres discursifs de la narration et de l'interprétation : d'un côté, les expériences vécues sont ressaisies par chaque individu qui les intègre dans une sorte de « récit de vie » parachevant la construction de son identité ; d'un autre côté, les différents « récits de vie » vont être confrontés, sur la scène sociale, pour constituer, par généralisation, des « histoires » typiques, dont l'interprétation va elle-même donner lieu au passage aux « morales de l'histoire », lesquelles constituent précisément les éléments de base du sens commun (notons que les expériences singulières ne peuvent elles-mêmes se comprendre, s'interpréter elles-mêmes qu'à l'aide des ressources du sens commun).
Comment les contraintes inhérentes au système, médiatique en l'occurrence, qui a priori déploient leur logique « par-dessus la tête des intéressés », peuvent-elles interférer avec la logique de formation du sens commun propre au « monde de la vie » ? C'est qu'il convient, selon nous, de distinguer deux processus :
- primo : d'une part, en tant que lieu d'une socialisation, la confrontation avec les médias pourvoit les individus en « modèles » - cognitifs ou affectifs &endash; à partir desquels &endash; ou en confrontation avec lesquels &endash; ils constituent leurs « expériences singulières » comme dirait Dilthey ;
- secundo : en même temps, la pratique médiatique, considérée cette fois comme expérience vécue, alimente la constitution du sens commun lorsqu'elle se trouve stabilisée dans des récits, puis, lors de la confrontation avec d'autres expériences du même type (la communauté d'interprétation, présente ou imaginaire), ressaisie et interprétée, en l'occurrence en famille d'abord, à l'école ensuite.
En somme, la pratique médiatique, en tant qu'expérience vécue, alimente la constitution du sens commun dont elle se nourrit elle-même en tant que processus de socialisation ; autrement dit, les individus sont mobilisés pour fournir un effort d'interprétation des expériences de vie médiatisées, mais, en même temps, ils trouvent dans les médias les ressources de sens et de savoir en vue de cet effort. Il y a là évidemment un risque de décrochage par rapport aux expériences vécues dans la société, risque d'autant plus important que l'exposition aux médias ou leur utilisation est fréquente (et elle l'est bien souvent à l'heure où les instances de socialisation conventionnelles, principalement la famille et l'école, sont en perte de puissance).
Une fois l'aspect génétique de formation du sens commun examiné, il convient sans doute encore de préciser la spécificité des ressources de sens mises à disposition dans le cadre de ce processus (aspect structurel). Or, il semble que ces ressources soient extrêmement pauvres ; le discours des médias est fait de spots, clips et autres clichés. Un cas particulièrement intéressant à étudier dans ce cadre, selon nous, est celui de la pauvreté de la grammaire du Journal Télévisé, d'autant plus intéressant sans doute que le JT nous semble constituer, par excellence, à la fois « une mise en forme élaborée du sens commun », comme l'affirme Arnaud Mercier (in : Le Journal Télévisé. Politique de l'information et information politique, Paris, Presses de Sciences Po, 1996, p. 268), et un lieu de construction et de stabilisation « objectives » (et non plus intersubjectives) du sens commun (en étant un moment privilégié au cours duquel le spectateur est confronté à l'image que sa communauté se donne prétendument d'elle-même). Soit le lieu de prédilection de la fabrication d'un sens commun artificiel.