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Anne-Hélène Le Cornec-Ubertini
GRESICO, Université de Bretagne-Sud


PLOUTOCRATIE ou DEMOCRATIE

par qui, comment et pour quoi apprend-on l'économie sans aller à l'école ?

 

L'impuissance des gouvernants est devenue un lieu commun : que peuvent les États contre la puissance des grands groupes industriels internationaux ? Mondialisation, globalisation, internationalisation des marchés, solderaient les pouvoirs des États et ne leur laisseraient qu'un rôle minimal. M. Duverger (1975, p.49-50) considère que les hommes politiques appartiennent à ce qu'il nomme la "classe intermédiaire", intermédiaire entre l'oligarchie économique et le pouvoir de gouverner, et non pas, intermédiaire entre le peuple et le gouvernement de la nation : "L'oligarchie économique n'exerce pas elle-même le pouvoir politique. Elle dirige directement la production, mais indirectement le gouvernement, à travers une sorte de "classe intermédiaire" formée par les politiciens, les fonctionnaires et les manipulateurs de l'opinion publique. Les premiers comprennent d'abord les titulaires des fonctions politiques et administratives : ministres, députés, sénateurs, gouverneurs, maires, membres des assemblées régionales et locales, etc." Les hauts fonctionnaires publics constituent le deuxième élément de cette classe intermédiaire dont M. Duverger constate qu'il dispose d'une autonomie restreinte par rapport à l'oligarchie économique. Enfin, dernier élément de cette "classe intermédiaire" : "tous ceux qui contribuent à former l'opinion". Bref nous serions conditionnés dès l'enfance "à respecter l'oligarchie économique et à subir son influence". Nous serions donc conditionnés à accepter l'idée que l'économie gouverne et que nos gouvernants n'ont d'autres choix que de se soumettre aux grands groupes industriels. Et c'est ce que nous faisons, convaincus que nos représentants sont soumis autant que nous aux lois du marché.

Le danger ne réside pas dans l'absence de pouvoir réel des hommes politiques mais de leur collusion avec les entreprises industrielles et commerciales au détriment des citoyens. La France passe, à l'unisson des grandes entreprises, d'un modèle industriel à un modèle post-industriel. Cette transition n'est pas uniquement marquée par les progrès techniques, elle l'est surtout par une meilleure compréhension de l'homme au travail, de ses besoins, des ressorts de sa motivation, des techniques d'influence pour obtenir son adhésion : produire mieux et plus c'est faire fructifier le facteur humain. La prise en compte de l'impact de l'esprit sur la performance physique constitue un véritable changement. Les ouvriers, les citoyens, pensent et leurs pensées peuvent être utiles ou nuisibles à la production. Il faut donc modeler leur esprit pour que ce dernier aussi participe au succès de l'organisation. Or, la nécessité de faire partager aux hommes l'idéal de l'oligarchie économique au pouvoir passe par la diffusion massive et régulière d'informations économiques grâce aux moyens formels (lieux d'apprentissage institutionnels) et informels (ici, les médias dont la dépendance financière vis à vis de l'oligarchie économique assure le soutien). Le procès d'influence passe par la communication. Rien d'étonnant alors à ce que la culture entrepreneuriale apparaisse au grand jour. Tout est mis en oeuvre pour faire adhérer et participer au modèle économique proposé : la forme de l'information qui donne l'illusion de sa scientificité, le fond qui ne semble laisser aucun doute sur la Fin de l'Histoire économique et, de manière plus distale et plus générale, l'idéologie et les pratiques libérales qui le sous-tendent. Ces dernières sont les plus à même de favoriser l'internalisation des normes, de promouvoir ce que J. L. Beauvois (1994), appelle la naturalisation des utilités sociales.

Les citoyens-agents économiques se soumettent ainsi sans heurt aux obligations du modèle économique dont ils pensent qu'il est naturel. Le raccourcissement de la ligne hiérarchique propre aux modèles systémiques post-industriels rapproche le sommet de la hiérarchie de sa base, limite les noeuds d'information constitutifs de "bruits" et de biais de dérivation nuisibles à la bonne exécution des taches. Communication descendante plus directe et plus dense mais aussi communication ascendante renforcée. La nécessaire stabilité de l'économie, des marchés financiers en particulier, pourrait rendre la ploutocratie plus demandeuse de participation directe des citoyens que ne l'est la "démocratie" en sa forme actuelle.

Finalement si crise de la représentation il y a et si l'on déplore son aggravation, elle n'est sans doute pas celle qu'on croit. Les hommes politiques, représentant l'oligarchie économique, ont moins à craindre des citoyens que de leurs mandants car l'augmentation des moyens de communication et des informations qu'ils transportent relie de plus en plus directement les vrais dirigeants et les citoyens sans pour autant créer de véritable " espace public ".



Duverger, M. (1975). Institutions politiques et Droit constitutionnel.1/ Les grands systèmes politiques. Paris, PUF.
Beauvois, J. L. (1994) Traité de la servitude libérale. Paris, Dunod.

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Baptiste CAMPION - 12/03/02