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Eric LANDOWSKI, Présences de l'autre. Essais de socio-sémiotique II, Paris, PUF, Formes sémiotiques, 1997, 250 pages.

recension rédigée par Annabelle KLEIN

Par quels chemins le sujet, pris dans un sens tant individuel que collectif, parvient-il à construire son identité ?

L'auteur tente de répondre à cette question par une approche socio-sémiotique en construisant un modèle conceptuel qui rend compte de la multiplicité des possibles identitaires.

Le discours, au sens élargi de paroles, de regard, du geste, etc., est considéré tant comme acte que comme signe. Acte de génération de sens, et ainsi acte de présentification car Landowski défend l'idée que le sens constitue une condition à la présence. "Nous ne sommes jamais présents à l'insignifiance".

L'approche constructiviste de l'auteur se dégage dès son hypothèse :

A quelles figures, à quels dispositifs, à quels langages recourons-nous pour que, par la médiation de l'Autre, un peu de sens, de temps à autre, nous rende soudain présents à nous-mêmes ?

Le sens est donc toujours à construire, à conquérir.

À travers la construction d'une série de figures et de trajectoires, la question primordiale qui est posée est la suivante :

Qu'en est-il dans ces conditions du "sujet" ? Peut-on encore dire qu'il "choisit" quoi que ce soit, à commencer par son style de vie, manifestation supposée de son "identité" ?"

L'ouvrage s'organise en trois étapes, trois pistes complémentaires de création et de présence de l'autre.

La première partie (Identifications) pose le régime de l'altérité du non-soi selon lequel les sujets s'identifient réciproquement.

Cette étape permet ensuite à chacun de rejoindre le soi (celui qui dit et qui se dit "je") et de sa présence éventuelle à lui-même. C'est l'objet de la deuxième partie (Présentifications).

A travers la troisième partie &endash;très brève&endash; intitulée "Représentations", l'auteur fait intervenir la figure du tiers. Celui-ci renvoie au sujet sa propre image en le "représentant".

Une démarche toute particulière s'il en est puisque l'auteur part d'abord à la recherche de l'Autre (le second), avant de se pencher sur l'Un (ego).

D'abord, Landowski présente une approche intéressante du passage qui s'y produit d'une crise d'Altérité à une véritable quête d'identité, dont le fondement ne passe plus nécessairement par la négation de l'Autre.

Nous entrons alors dans une démarche identitaire différente :

Aux certitudes d'un Nous plein, immobile, transparent et satisfait de lui-même, se sont alors substituées les questions d'un Nous inquiet, en construction, à la recherche de lui-même dans son rapport à l'Autre.

Eric Landowski voit dans ce passage quatre grandes configurations du rapport à l'Autre et à sa propre identité à partir du modèle greimassien. Il parle en termes de stratégies identitaires, ce qui indique bien qu'il se situe non sur un plan philosophique concernant le statut de sujet mais plutôt au niveau des relations intersubjectives vécues, à saisir à travers un ensemble de discours et de pratiques empiriques observables. Voici brièvement présentés ces quatre parcours possibles :

  1. Assimilation : l'autre se trouve disqualifié en tant que sujet ; sa singu-larité ne renvoie à aucune identité structurée. Il s'agit de réduire l'autre au même afin qu'il puisse s'intégrer dans le milieu qui l'accueille. Il s'agit d'une méconnaissance "raisonnée" de ce qui fonde l'altérité du dissemblable. Ce processus de standardisation et d'ingestion du "même" est donc fortement centripède et Landowski parle de conjonction des identités.
  2. Exclusion : l'autre est nié en tant que tel, à travers le tri et son élimination (solution finale), non plus dans un rapport raisonné mais plutôt passionnel.
  3. Le point commun de ces deux configurations est que, face à une identité de référence homogène, l'altérité ne peut qu'être différence menaçante venue d'ailleurs; mais contrairement à la première configuration, ce mouvement relève de la force centrifuge. Il y a là disjonction des identités.
  4. Ségrégation : l'autre est reconnu en dépit de sa différence mais l'ambivalence existe entre l'impossibilité d'assimiler et le refus d'exclure.
  5. Admission : c'est dans l'acceptation et l'affirmation des différences que peut avoir lieu la rencontre; il s'agit d'une construction permanente du sujet collectif.

    Après avoir envisagé et approfondi ces différentes stratégies identitaires sociales, l'auteur choisit d'analyser le terrain des discours et des pratiques de la mondanité en ce qu'il ne met pas directement en jeu l'identité des collectivités mais plutôt se présente comme la traduction de stratégies identitaires individuelles, c'est-à-dire des styles de vie.

    Landowski considère (à tort ?) que

    1. cette démarche est homologable en son principe à celle qui organise la diversité des politiques à travers lesquelles, sur un autre plan, les communautés gèrent les unes par rapport aux autres, en tant que sujets collec-tifs, leur identité culturelle en modulant l'expression des différences censées les individualiser, qu'il s'agisse, selon les cas, d'assumer ou de renier ces différences, de les masquer ou de les exacerber.

    L'auteur détermine ainsi à nouveau quatre trajectoires identitaires possibles qu'il nomme styles de vie en considérant les sujets comme des unités par définition en mouvement.

  6. Le snob : aspire à se conjoindre avec l'élite qui renvoie à un ailleurs, mais dont les efforts sont si visibles qu'ils en trahissent sa véritable appartenance.
  7. Le dandy : prêt à tout au contraire pour s'en démarquer et se disjoindre de la même société.
  8. Le caméléon : se fait prendre pour quelqu'un qui appartient déjà au même monde, bien qu'en réalité il ne se soit jamais disjoint de l'univers -tout autre- dont il provient et où, secrètement, il sait pouvoir un jour retourner.
  9. L'ours : est un solitaire à qui nul autre que lui-même ne peut indiquer le chemin à suivre et qui, une fois en marche, ne déviera pas, quoi qu'il arrive, de sa propre trajectoire, quitte à rompre la plupart des liens qui le conjoignent à sa sphère d'appartenance.

    Enfin, Landowski articule l'expérience du voyage en termes de modalités de l'absence ou de présence au lieu de passage en tant qu'elles constituent en même temps autant de grands types de pratiques identitaires. Il définit ainsi le "Voyageur disponible" (l'esthète), le "Voyageur curieux" (l'ethnographe), le "Passager programmé" (le touriste) et le "Passager responsable" (l'homme d'affaires). Ainsi, la façon dont "l'esthète" se distingue du "touriste" est homologable à celle selon laquelle la figure sociale du snob s'oppose à celle du dandy. Le premier ne devient ce qu'il est qu'en s'assimilant. Au contraire, le second élément de chaque couple &endash;touriste d'une part, dandy d'autre part&endash; pour s'affirmer eux-mêmes, croiront devoir systématiquement s'exclure du contexte à l'intérieur duquel ils évoluent. Parallèlement, le "Voyageur curieux" est au "Passager responsable" ce que le caméléon est à l'ours. Le premier &endash;enquêteur, ethnographe&endash; pour recueillir du savoir, a avant tout besoin de se faire admettre dans l'espace-temps où il transite. C'est pour cela que, quel que soit le lieu où il s'introduit, il lui faut se costumer selon la "couleur locale", jusqu'à presque se confondre avec l'autre, sans aller pourtant jamais jusqu'à vouloir se fondre en cette identité autre (à la différence du snob-esthète qui, lui, n'aspire qu'à cela). À l'inverse, même si le Passager responsable &endash;homme d'affaires, missionnaire, coopérant, colon ou conquérant&endash; ne cherche pas, à la différence du touriste-dandy, à se distinguer du milieu où le destin et les circonstances l'ont placé, la nature même de la mission qu'il assume fait cependant qu'il ne peut pas ne pas s'en distancer, tout comme la simple fidélité de l'ours à sa nature propre suffisait à creuser l'écart le séparant des gens de son milieu, à le ségréger.

    Landowski superpose ces configurations et les modélise selon le schéma greimassien :

La dimension spatio-temporelle est fortement présente et est traitée de manière spécifique à travers tout l'ouvrage. L'espace et le temps sont en effet étudiés à titre d'objets sémiotiques, c'est-à-dire en tant qu'ils font sens. Il s'agit de partir de la compétence des sujets qui, pour se reconnaître et se construire, ont également à construire la dimension temporelle de leur devenir et le cadre spatial de leur présence à soi et à l'autre.

C'est dans cette perspective qu'il faut comprendre les liens qu'établit l'auteur entre la mode (comme énoncé de "ce qui se fait, se dit, se pense, se mange", de "comment voyager, s'habiller, se soigner", etc.) et la politique. Tous deux sont des régulateurs du temps et de l'espace social vécus.

La grande qualité littéraire de ce travail ainsi que la richesse des propos et de l'élaboration théorique contribuent largement à atténuer le sentiment de confusion de niveaux et de construction conceptuelle non aboutie. Ainsi, on peut s'interroger sur les incessants sauts dans l'objet de recherche &endash;superposition des dimensions de construction identitaire individuelle et de quête de soi, dans l'intimité du sujet avec des stratégies identitaires d'ordre social, rapports entre les sujets&endash; sur les distortions entre ce qui est annoncé au niveau de la structure générale et le contenu des différents chapitres, sur le caractère arbitraire de la présentation en trois moments et le déséquilibre conceptuel entre ceux-ci, et enfin sur l'hétérogénéité du corpus touchant à la mode, la politique, la mondanité, la publicité, le dépaysement du voyage, etc. En effet, Landowski part de supports tels que des lettres d'amour ou d'affaires, des récits de voyage ou encore des photographies de mode. Si cette hétérogénéité surprend de prime abord le lecteur, elle ne l'empêchera pas de percevoir aussi l'unité profonde créée par un regard sociosémiotique de présences à l'Autre et par une démarche qui tente de dégager les voies menant à la présence ; présence de l'Autre à soi, de soi à l'Autre et finalement de soi à soi.

 

Annabelle KLEIN


Pierre Fastrez - 19/01/99