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Les homepages, nouvelles écritures de soi, nouvelles lectures de l'autre
Annabelle KLEIN, Université de Louvain-la-Neuve (Belgique)
L'introduction des nouvelles technologies de l'information (outils de recherche d'information, utilisation des réseaux, etc.) à l'école, entre autres lieux pédagogiques, ouvre également un nouveau champ d'expression de soi. En effet, parmi les multiples usages d'Internet, la création de dispositifs de mise en forme de soi prend une place de plus en plus importante. Ceux-ci, nommés diversément pages personnelles, homepages ou encore sites web personnels ou pages perso, offrent à tout un chacun l'espace d'une mise en scène de soi, de ses activités ou hobbies, de ses passions, de ses projets, de son histoire personnelle,... Les adolescents sont particulièrement présents dans cette démarche spécifique de bricolage identitaire et l'on peut s'interroger sur l'éventuel caractère pédagogique et formateur de cette nouvelle pratique . En effet, ces constructions multimédiatiques (écrits, images fixes ou animées, photographies, son, musique, etc.) ont pour caractéristique de créer des récits de soi contemporains qui permettent à chacun de " se donner forme ". Et ce, tant à travers la création/écriture/production de son site personnel qu'à travers la découverte/lecture/consommation d'autres homepages.
Ces deux pôles (création/découverte, écriture/lecture, production/consommation) sont étroitement imbriqués puisque, par définition, les pages personnelles sont loin d'être isolées. Des liens ou " lianes " les entrelacent les unes aux autres afin de les faire vivre, c'est-à-dire afin qu'elles soient visitées sur le net. L'écriture, au sens large, d'une homepage évolue le plus souvent en tenant compte des réactions des internautes qui la visitent. La lecture d'autres pages est également très dynamique puisqu'il est toujours possible d'y laisser des commentaires, d'entrer en contact avec son auteur, de se lier à cette page, etc.
Cet article propose de découvrir en quoi ces nouvelles activités d'écriture/lecture de soi et de l'autre sont formatrices au sens d'une mise en forme de son identité, toujours en construction bien sûr. Les homepages ne sont plus l'apanage des quelques passionnés d'informatique. Loin s'en faut car, si l'aspect technique reste une composante inhérente à la démarche de composition d'une page personnelle, cette dernière en devient une occasion d'apprentissage technologique tout en étant centrée sur le travail identitaire, qui nous parait primordial. Nous nous appuyons sur les importants travaux de Paul Ricoeur pour étayer cette hypothèse en analysant des homepages sous l'angle de la compréhension et de l'interprétation de soi et de l'autre à travers des notions telles que l'identité narrative, l'ipse/idem, la mise en intrigue, etc. Ces analyses sont couplées et complétées par une autre démarche de recherche, celle d'entretiens menés par mail avec quelques créateurs de pages personnelles. Ainsi, d'un point de vue méthodologique, nous avons souhaité nous centrer exclusivement sur l'analyse de pages personnelles telles qu'elles se présentent sur le réseau, tout en y adjoignant certains extraits pertinents des entretiens témoignant de l'expérience identitaire à l'oeuvre à travers l'acte de lecture/écriture ou, plus largement, de création/visites de pages personnelles sur internet.
Ces nouvelles pratiques de présentation de soi donnent, en effet, à penser que l'élargissement des possibilités médiatiques d'expression personnelle et subjective, outre les nouvelles formes de créativité qu'il permet, engendre des mutations profondes dans les prises de position des jeunes face au monde qui les entoure.
1.1. En quoi la réalisation d'une homepage peut-elle être formatrice ?
Comme nous l'avons dit en introduction, l'hypothèse qui s'est progressivement dégagée de notre recherche consiste à penser qu'il est possible d'envisager les pages personnelles autrement que comme de simples curriculum vitae ou comme des activités purement ludiques. En effet, contrairement à d'autres formes et espaces de communication interpersonnelle sollicités par Internet qui ne font que transférer des usages communicationnels déjà existants sur d'autres médias, les homepages constituent véritablement des pratiques innovantes qui sont à la fois créatrices et formatrices.
Créatrices, d'abord, au sens où il semble que les pages personnelles, en tant qu'espace d'autopromotion et d'autodéfinition de soi, n'ont pas de véritable équivalent social , contrairement à d'autres activités internautiques comme le mail, le chat, le forum, etc., qui se réfèrent plus directement à des activités communicationnelles telle que la correspondance écrite, la discussion, le colloque ou le symposium, pour n'en citer que quelques-uns.
" Les formes actuelles de communication interpersonnelle sur Internet apparaissent peu innovantes (les avatars et les mondes virtuels sont encore trop rares pour en parler en termes d'usages) et surtout guère plus avantageuses que leurs équivalents non informatiques : seule la page web représente sans doute une ouverture publicitaire individuelle dont l'équivalent reste difficile à trouver. "
Les homepages sont également créatrices car elles rendent leurs auteurs libres de toute contrainte (physique, sociale, culturelle, etc.). Dans son ouvrage intitulé Stigmates , Erwing Goffman définit l'identité sociale virtuelle comme étant celle que nous attendons d'une personne ou que le social attend d'elle tandis que l'identité réelle est celle que cette personne peut réellement offrir. Le stigmate étant l'attribut qui rend l'individu différent de la catégorie qui lui est ouverte, c'est-à-dire lorsqu'il y a désaccord entre l'identité réelle et l'identité virtuelle, lorsqu'il y a cassure entre soi et ce qu'on exige de soi. Goffman souligne le fait que toute interaction sociale fait l'objet d'une définition, c'est-à-dire un modus vivendi interactionnel qui tend à régler le déroulement de la coopération et qui présente toujours un indéniable caractère moral. Les deux principes définis plus haut qui sous-tendent cette définition sont donc d'une part, que toute personne possédant certaines caractéristiques sociales est moralement en droit d'attendre qu'on l'estime et d'autre part, que si quelqu'un prétend avoir certaines caractéristiques sociales, on attend de lui qu'il soit réellement ce qu'il prétend être. Pourtant, la scène des " homepages " échappe pour une large part à ces attentes communicationnelles puisque précisément des possibilités de non-adéquation entre la représentation de soi et ses caractéristiques biographiques, sociales et autres font partie du jeu communicationnel. Il est alors possible d'expérimenter d'autres façons de se présenter, de se raconter, et donc d'autres modes d'être. Ainsi, cette jeune fille qui inventa la page personnelle d'un jeune homme, se mettant ainsi dans la peau du sexe opposé, ce chercheur d'emploi qui scinda sa page perso en plusieurs parties, adressées à des publics différents et dévoilant des facettes différenciées de lui-même, ou encore ce jeune garçon d'à peine douze ans qui construit sa homepage autour d'une passion (l'aviation) de manière si convainquante, perfectionnée et documentée que ses visiteurs lui donnaient régulièrement une longue carrière de pilote derrière lui !
Avec Internet donc, le stigmate, à savoir l'écart entre ce que l'on est (l'identité réelle) et ce que l'on attend de nous (l'identité sociale virtuelle), ne peut plus exister de la même manière car les auteurs de pages personnelles sont libérés de tous ces signes patents ou porte-identité, c'est-à-dire la combinaison unique de faits biographiques qui finit par s'attacher à l'individu, cet " enregistrement unique et ininterrompu de faits sociaux qui vient s'attacher, s'entortiller, comme de la barbe-à-papa, comme une substance poisseuse à laquelle se collent sans cesse de nouveaux détails biographiques ".
Lors de nos entretiens par mail, Jean-Pascal nous dit sortir des contraintes de l'existence de la vie de tous les jours pour exister autrement, pour exprimer des choses inexprimables ailleurs...
" Faire sa page personnelle, c'est une façon de se prendre et de se mettre en commun. C'est un peu comme si l'existence dans la vie de tous les jours était trop restreignante pour exister de la façon dont on voudrait exister.
Mettre sa page perso en ligne permet de changer cette existence et d'exprimer des choses inexprimables dans la vie ordinaire. Soit parce que ces choses auraient trop de répercussions, soit parce que personne est là pour les écouter, soit parce que l'expression elle-même est impossible dans la vie ordinaire, soit parce que cette expression a besoin d'un support que le monde online rend accessible. "
Ceci permet, d'une part, une expression singulière plus choisie, moins marquée par ses appartenances multiples, et d'autre part, une place indéniable pour la fiction, rendant dès lors la personne qui s'y prête susceptible de devenir un véritable personnage, ouvert à toutes les inventions biographiques. Il est intéressant de réfléchir à la gamme de possibilités offertes par ces nouveaux médias à repousser les limites et la confrontation au réel. Tout peut être réinventé car cette scène virtuelle ne permet-elle pas de créer de toutes pièces un personnage, pour jouer, pour réaliser celui ou celle que nous voudrions être, pour inventer une autre vie? La homepage serait-elle dès lors un terrain d'essai, essai à devenir soi, où s'essayer à être ?
Formatrices, ensuite et cette affirmation exige un développement en six points.
1.2. La homepage, un récit de soi multimédia ?
Premièrement, si la plupart des activités communicationnelles sur Internet passe par l'écriture et la lecture, on peut dire que les homepages participent à cet incontestable élargissement des modes de communication de soi à d'autres modes que l'écriture. En effet, ces dispositifs allient textes, images (fixes ou animées), photographies, voire supports audiovisuels, etc. Ces nouvelles façons de se dire engendrent des récits de soi multimédiatiques particuliers. Nous pensons que cet élargissement est formateur au sens où la démarche autobiographique s'en trouve ainsi enrichie et complexifiée. Et ce n'est pas tant la multiplicité des supports médiatiques que leur articulation qui rend ces nouveaux récits de soi tout à fait spécifiques. Cet élargissement des possibilités médiatiques d'expression personnelle et subjective enrichit considérablement la formation de soi, en tant qu'être singulier d'expression.
1.3. La homepage, une ouverture entre auteur et visiteur
Deuxièmement, les homepages aident à penser les modifications profondes du rapport entre auteur et lecteur ou plutôt, comme nous venons de le souligner, entre créateur et visiteur. On assiste en effet sur Internet à une intrication des pôles en question. Citons, à titre d'exemple, les romans collectifs naissant sur la toile : le principe consiste à participer à sa réalisation en complètant ce que l'internaute précédent a apporté à l'uvre commune. On assiste alors à une démultiplication de la notion d'auteur et à un processus d'énonciation multiple. De même, et aussi étonnant que cela puisse paraître puisqu'elles sont des productions d'auteur par excellence, les pages personnelles introduisent l'Autre pour se définir. En effet, la page personnelle se doit d'être envisagée en tant qu'elle engage une mise à distance de soi puisqu'on se " place " ailleurs ; on se retrouve peu ou prou " face " à soi-même, notamment à travers les yeux des autres sur soi. Des processus de centration et de décentration, d'identification et de désidentification opèrent et se renvoient les uns aux autres dans une dynamique incessante. Ce mouvement de rapport avec soi, de dialogue avec soi à travers les autres, s'atteste à travers les marques d'adresse explicites à l'autre (" Qu'en pensez-vous ? ", " Etes-vous d'accord avec moi ? ", " Laissez-moi un commentaire ", ou encore " Signez mon livre d'ordre pour laisser une trace de votre passage. "). Certaines pages personnelles sont d'ailleurs construites à travers ce " multilogue " en rapatriant au sein de la page elle-même, tout en les mettant en perspective, les avis et commentaires divers des internautes passés par là. Mais à qui s'adresse-t-on, au juste ?
Dans certains cas, il s'agit de s'adresser à tout internaute potentiel, pourvu qu'il ne puisse s'établir de ponts avec d'autres sphères identitaires de la vie quotidienne. D'autres " homepages " sont, à l'inverse, adressées avant tout à des personnes connues, plus ou moins proches, constituant un réseau ou même à une seule personne, instituant ainsi un lieu de communication et de présentation de " son monde " à l'autre, choisi et seul détenteur de l'adresse du site personnel.
Dans tous les cas, la construction de sa homepage constitue une façon de se dire et de construire son identité, ou plutôt de poser la question de son identité à travers le détour de l'autre. Il s'agit d'introduire de l'altérité dans la construction identitaire, ce qui rejoint le terme ricoeurien d'ipse, qui signifie l'autre dans le même.
"De ce fait, la notion d'auteur se dissout, de même que celle de lecteur qui se rapproche de celle de contributeur et par là de celle d'auteur (ce qu'elle a toujours été d'une certaine façon mais qui ici s'instrumente). "
Les homepages sont dès lors formatrices au sens où, en partageant l'énonciation et en rendant ainsi visible la place de l'Autre dans son propre discours, se développe ce que Jean-Pierre Meunier appelle la décentration, c'est-à-dire cette capacité à prendre en compte plusieurs points de vue pour construire le sien. Il s'agit donc d'envisager la communication de soi à travers un travail d'ouverture à l'autre. Cette ouverture est particulièrement large dans l'expérience de création et de visite de pages personnelles puisque le destinataire est généralement multiple et indifférencié. Il est possible de recevoir les commentaires sur nos pensées les plus profondes provenant d'un internaute du bout du monde.
Les pages personnelles peuvent dès lors être envisagées comme des récits de vie spécifiques, construits dans le contexte d'énonciation nouveau que constitue Internet. C'est dire que ce qui semble déterminant de ce point de vue, ce sont moins les dispositifs d'Internet, alliant images et textes, que le fait d'abord que le créateur de page personnelle s'adresse à un public ouvert, indéterminé et multiple et, ensuite, dans ce que Marc Lits appelle un éclatement énonciatif , à savoir que c'est dans la construction et l'identification des positions énonciatives que se joue un nouveau dispositif de communication lié à des logiques temporelle et de l'interactivité spécifiques.
Si le destinataire est démultiplié et indéterminé , l'émetteur lui-même n'est plus unique ni unifié dans son énonciation. Car, malgré le fait qu'une page personnelle semble pourtant représenter le lieu identitaire d'Internet par excellence puisque c'est précisément la raison d'être de cette activité communicationnelle (la présentation de soi sur Internet), même là donc, l'émetteur n'est plus unique. Il se construit dans la relation avec ses récepteurs puisqu'il les sollicite à le compléter, à lui donner d'autres idées, à lui dire qui il est, en réinjectant parfois ces commentaires dans la homepage de façon circulaire. C'est donc à une mutation profonde du mode d'énonciation et, plus largement, de la pragmatique de la communication que nous avons affaire.
Face à cette discursivité circulaire, nous pourrions partager avec Marc Lits l'idée que cette démultiplication énonciative engendre une perte identitaire. Nous pourrions encore le suivre lorsqu'il dit " Le risque d'Internet n'est pas celui de la mort du sujet, mais de sa dissolution dans trop de sujets " , s'il n'y avait ces multiples formes narratives, à notre sens toutes créatrices d'identités. Associer discursivité circulaire et démultiplication énonciative à une perte identitaire ne nous semble pas automatique, loin s'en faut. Car c'est sans compter sur la reprise de cette diversité énonciative en narration. Celle-ci implique des processus de configuration dont la homepage nous semble consituer le lieu privilégié. Nous envisageons la page personnelle comme un espace d'auto-présentation où la place de l'auteur est donc, en dernier ressort, sauvegardée. Ces formes narratives restaurent, malgré la diversité énonciative dont nous parlions, des identités énonciatives. Nous approfondirons la question de la configuration et des formes narratives dans le dernier point .
1.4. La homepage en partage de savoirs informels
Troisièmement, si l'on envisage la formation en termes d'acquisition de savoirs, on peut dire que tant la visite que la création de pages personnelles sont des actes formateurs car les savoirs qui y circulent sont d'ordre divers : savoirs techniques (informatique, le plus souvent), savoirs médiatiques (cinématographiques, par exemple), savoirs culturels (exemple :présentation, critique, voire dons d'extraits de musique), mais aussi " cyberculturels " (" comment j'ai fait pour entrer dans tel ou tel forum ", etc.), savoirs culinaires, bref, savoirs divers et surtout, savoirs sur soi, savoirs biographiques en quelque sorte. On peut parler d'un partage de savoirs &emdash; en tant que contenus &emdash; en tous genres. On pourrait dire que tous ces savoirs ont pour principale caractéristique d'avoir été préalablement pétris d'expérience par ceux qui en font état.
Ce partage de savoirs informels &emdash; informels au sens où ils ne retirent leur légitimité que de l'expérience et de l'appropriation par l'auteur&emdash; est formateur par l'échange qu'il permet d'expériences portant sur des contenus divers. Chacun peut ainsi partager son savoir sur la scène publique. Cette position est même parfois adoptée à l'extrême par les créateurs de homepages. Ainsi Jean-Pascal sollicite-t-il constamment ses visiteurs à partager ce qu'ils savent, tout comme lui. Lors de l'un de nos entretiens par mail, il nous écrira : " chacun se doit de partager ce qu'il sait, et Internet en est le meilleur moyen. On ne peut pas toujours prendre sans rien donner, quoi! ". Ainsi, il nous semble que se généralise un rapport nouveau au savoir, qu'il s'agisse de savoirs scientifiques, historiques, informatiques, etc., ou de savoirs-être, de savoir sur soi, de savoirs d'expérience de vie.
En outre, ces savoirs informels qui constituent la homepage ne doivent pas être envisagés exclusivement comme des contenus (information) mais également en termes relationnels (communication). Après avoir présenté la seconde partie du titre, à savoir l'idée de savoirs informels, attelons-nous à l'idée de partage et de co-construction de ces savoirs.
1.5. La homepage, lieu ou espace de soi ?
Il est en effet important de distinguer objet et dispositif " homepage ". L'objet " homepage ", c'est la page elle-même hic et nunc, c'est-à-dire la configuration émergeant de la mise en liaison de multiples parcelles de soi à travers les liens, l'agencement des contenus, le style emprunté, etc. Il ne s'agit pourtant là que de la part visible de l'iceberg que constitue le dispositif-homepage. Ce dernier comprend les visiteurs et interlocuteurs potentiels ou visés explicitement et donc inclut la mise à disposition de soi sur le net, les échanges, les changements et transformations dans la présentation de soi, les actes et traces de visites, de mises en lien avec d'autres pages personnelles, etc. Le dispositif-homepage, c'est donc encore ce qui en est fait lorsque, telle une oeuvre qui s'expose et devient partagée, elle échappe à son créateur, à son auteur pour devenir ce que d'autres en feront.
Une seconde distinction &emdash; que nous pensons en partie couplée à la première &emdash; est celle qu'établit Michel de Certeau au sujet du lieu et de l'espace. S'inspirant de la perspective phénoménologique de Merleau-Ponty qui déjà distinguait l'espace géométrique de l'espace anthropologique, Michel de Certeau définit le lieu comme :
" un ordre selon lequel des éléments sont distribués dans des rapports de coexistence. S'y trouve donc exclue la possibilité, pour deux choses, d'être à la même place. La loi du " propre " y règne : les éléments considérés sont les uns à côté des autres, chacun situé en un endroit " propre " et distinct qu'il définit. Un lieu est donc une configuration instantanée de positions. Il implique une indication de stabilité. "
L'espace, quant à lui, serait au contraire un croisement de mobiles.
" Il est en quelque sorte animé par les mouvements qui s'y déployent. Est espace l'effet produit par les opérations qui l'orientent, le circonstancient, le temporalisent et l'amènent à fonctionner en unité polyvalente de programmes conflictuels ou de proximités contractuelles... A la différence du lieu, il n'a donc ni univocité ni stabilité d'un " propre " .
L'espace serait au lieu ce que devient le mot lorsqu'il est parlé, c'est-à-dire quand il est saisi dans l'ambiguité d'une effectuation, mu en un terme relevant de multiples conventions, posé comme l'acte d'un présent (ou d'un temps), et modifié par les transformations dues à des voisinages successifs ".
Prenons d'abord un exemple issu de l'espace construit matériellement pour mieux comprendre cette distinction et ensuite illustrer plus spécifiquement en quoi les concepts de lieu et d'espace permettent de différencier un double plan au sein des pages personnelles.
Le lieu que constitue une maison se trouve transformé en espace par ses occupants dès l'instant où, habitée, elle devient en quelque sorte " pratiquée ". Sortant alors de l'ordre univoque et de la configuration stable et instantanée, elle devient effective, habitée, pratiquée et ainsi variable, mobile, plurivoque, toujours en mouvement, en devenir. En somme, disons que l'espace est un lieu qui est pratiqué.
Comme pour la maison, on peut en effet parler de lieu pour désigner la homepage en tant que site, point de repère personnel, aire de référence identitaire spécifique à la sphère Internet, position inscrite dans l'ordre des places que tisse le web. Ce lieu propre porte un nom, une adresse, et situe celui qui y dépose une part de lui à une place définie sur cette toile du web.
Par ailleurs, tout l'intérêt des pages personnelles réside dans la transformation de ce lieu en espace de soi, c'est-à-dire dans sa mise en pratique, dans son " occupation ". Ainsi, la visite d'une page personnelle par un internaute en fait un espace, un lieu " pratiqué ", " expérimenté ", que ce visiteur soit d'ailleurs connu ou inconnu de son auteur, ou encore qu'il s'agisse de l'auteur lui-même. Car celui-ci se visite régulièrement pour y rencontrer cet autre de lui-même, cette part de soi et la modifier, la réduire, l'agrandir, la transformer, l'embellir, la supprimer, etc.
Ce qui constitue l'une des caractéristiques du phénomène étudié, c'est que le lieu de soi porté par une homepage est en effet dénué de sens s'il n'est pas transformé en espace de soi, c'est à dire si les savoirs informels ne sont pas échangés, partagés, co-construits. Ce qui nous pousse à avancer qu'une page personnelle qui ne serait jamais visitée demeurerait lettre morte, condamnée à rester lieu, dans toute sa fixité et sa stabilité.
Tout nous porte à penser que les récits de soi sur Internet, à travers le support médiatique que constituent les pages personnelles, se transforment au contraire en espaces. Ainsi, à partir des pages personnelles telles qu'elles se présentent sur la toile, il nous est possible de repérer les types d'adresses à l'autre, les transformations temporelles émanant ou non des interactions entre internautes, les marques de présence du destinataire, réel ou potentiel, etc. Toutes ces traces structurent et supportent la construction de l'objet-homepage (lieu) tout en en dévoilant le dispositif sous-jacent (espace). Prenons un exemple, extrait de notre corpus. Ainsi, Mongolô transforme-t-il la page d'accueil de sa homepage &emdash; qui a pris la forme d'un journal intime &emdash; en insérant une seconde version justificative à la suite de diverses interpellations, dont celle de Fred, un ami internaute :
" Pourquoi ce journal? J'imagine que c'est la question que tout le monde doit se poser en tombant sur un journal comme le mien. Il y a en fait deux questions: 1.pourquoi un journal? 2.pourquoi on-line ? Version 1.0 (1997)
A la première, la réponse est: j'en sais rien. J'ai commencé à écrire un journal à 14 ans. J'ai pas de souvenir de mes motivations de l'époque. Je devais probablement avoir envie de raconter des choses mais sans savoir à qui les raconter. Ce journal était sur papier, et je l'ai continué jusqu'à 18 ans. A partir de ce moment, j'ai commencé à être trop occupé pour écrire tous les jours, puis petit à petit, j'ai perdu l'envie même d'écrire. Entre temps, j'avais trouvé des personnes à qui écrire tout ce que j'écrivais avant dans mon journal. Il n'avait plus de raison d'être. Puis, il y a deux mois, je me suis remis à écrire un journal. En fait, c'était plutôt des lettres (c'est pourquoi j'ai l'air de m'adresser à quelqu'un) que j'écrivais sous la forme d'un journal.
A la seconde, la réponse est que peu à peu, à force de lire ceux des autres sur le web, j'ai commencé à avoir envie de mettre le mien on-line. Comme il était déjà sur électrons, la transformation n'a pas été bien dure. Je sais pas trop ce qui me pousse à le mettre on-line à part ça. Ca en fait évidemment un journal particulier puisqu'il est destiné à être lu (à part par les gens que je connais). Version 2.0 (1999)
Pourquoi un journal online? A chaque fois que quelqu'un rencontre pour la première fois un journal online, c'est la première question qui sort. La partie importante de la question c'est pas pourquoi journal, c'est pourquoi online. J'ai déjà essayé de répondre à cette question un nombre incalculable de fois, mais j'ai pas encore réussi à trouver une réponse qui me satisfasse vraiment ou qui satisfasse Fred. Pour resituer la chose, j'ai commencé sans vraiment me poser de questions, juste parce que j'en ai eu envie un jour et que c'était possible... "
Deux années séparent ces deux positionnements identitaires dont on perçoit aisément qu'ils ont pu être largement suscités par les interpellations d'autrui. Les marques d'adresse et la présence du destinataire y sont facilement perceptibles. Il s'agit de tout sauf d'un monologue ou d'une présentation de soi figée. C'est la homepage en tant qu'espace qui se révèle ici.
1.6. La homepage, de la reprise de l'expérience de soi à la création d'un " cybersoi "
Cinquièmement, la page personnelle, comme lieu et espace de soi, a pour particularité de constituer un lieu de reprise de l'expérience &emdash; par rapatriement d'autres sphères identitaires &emdash; qui produit aussi une expérience spécifique. Celle de " se mettre en commun " et de créer une entité spécifique, pour reprendre les termes de notre ami MöngôlO:
" A la limite, l'écriture du journal s'apparente à un exercice de schizophrène où une partie réelle de soi se projette sous une autre forme pour entrer dans un milieu. Par exemple, à l'origine MöngôlO était seulement un pseudonyme destiné à empêcher les personnes que je connaissais de me reconnaître parce que ce journal leur était pas adressé. Mais petit à petit, MöngôlO est devenu une vraie entité, probablement au moins légèrement différente de l'entité qui la projette. Tout est séparé chez moi, l'endroit où les mails arrivent, ma façon de répondre, le contenu de mes réponses, même la langue utilisée pour la réponse... Pourtant c'est bien la même personne qui répond pour moi et pour MöngôlO. Mine de rien, et sans en avoir vraiment la volonté, j'ai créé une nouvelle entité, probablement une façette de moi-même qui s'exprimait pas avant. "
Cette citation montre assez bien la spécificité de l'expérience identitaire qu'engendre la création d'une page personnelle. Elle incite à percevoir l'importance de l'autonomisation de ce lieu par rapport à d'autres afin que cette figure de soi (et sa mise en commun sur le net) puisse se détacher du reste de la vie quotidienne pour dépasser les procès de " reprise " d'expérience et faire émerger une nouvelle façon de se dire. C'est en cela que nous pensons que les homepages s'avèrent parfois de véritables lieux/espaces suffisamment protecteurs pour la création de nouvelles formes identitaires. La homepage devient alors formatrice d'identités jusqu'alors inédites et, d'une certaine manière, propres au média utilisé. Ainsi, l'émergence d'un " cybersoi " semble constituer une expérience novatrice et intéressante, surtout pour les jeunes .
1.7. La homepage, une prise de forme identitaire?
Sixièmement, l'axe formateur, à nos yeux le plus important en jeu dans les pages personnelles est lié à l'occasion d'une " prise de forme identitaire ". Ne permettent-elles pas avant tout de se situer dans le monde et de se réhistoriciser, c'est à dire de se présenter sous une forme narrative ? Les homepages constituent en ce sens un terrain de recherche intéressant car elles permettent d'aborder des identités " en train de se faire ". Des identités particulières, nous l'avons dit, puisque construites à travers un média spécifique. Aussi faut-il prendre en considération l'impact du média sur la production identitaire. Nous rejoignons ici des préoccupations d'obédience médiologique. Quelle identité exprimée crée-t-on à travers une page perso ?
Le choix d'analyser des homepages nous parait également judicieux en effet pour comprendre en quoi de nouveaux dispositifs communicationnels posent aujourd'hui la question de l'identité narrative. Car c'est un tout nouvel espace d'expression de soi qui s'ouvre et qui offre à tout un chacun &emdash; et aux yeux de tout un chacun &emdash; la possibilité d'accéder à une activité autobiographique multiforme. Ce qui nous intéresse plus spécifiquement, ce sont les modifications radicales de contexte d'énonciation que présente ce genre de dispositif communicationnel. Nos analyses de homepages se centrent dès lors largement sur l'acte même d'énonciation. Nous envisageons ces récits dans leur aptitude communicationnelle, dans la relation que sollicite leur énonciation . Car comme le rappelle Philippe Marion , " si la narratologie porte sur des récits, elle se doit surtout d'examiner la narration en tant que passage à l'acte. En tant que pragmatique relationnelle. " C'est dans cette perspective que nous nous inscrivons et c'est en ce sens que nous parlerons volontiers de communication narrative.
S'il est vrai qu'Internet offre d'autres lieux qui ouvrent à l'expression de soi et interrogent la question de l'identité, l'une des spécificités des " homepages " &emdash; en opposition avec d'autres espaces de communication sur Internet &emdash; est fondée sur leur caractère profondément configurant et narratif. Et ceci n'est évidemment pas étranger au fait qu'il s'agit, contrairement à tous ces espaces internautiques qui s'effectuent en direct, d'un espace de communication asynchrone. La homepage se distingue en effet d'un grand nombre d'activités de communication menées via Internet comme par exemple les " chats " ou les " forums de discussions " précisément par son exigence de configuration et de mise en intrigue, voire de scénarisation de son personnage principal : l'auteur.
Les notions ricoeuriennes de préfiguration-configuration-refiguration du temps nous éclairent sur ce point. Le moment central et médiateur est celui de la mimèsis II, qui consiste à faire une "synthèse de l'hétérogène", c'est-à-dire à intégrer divers événements "indépendants" à un tout cohérent qu'est le récit, l'intrigue. Or, avec le bavardage en direct, le chatting, on sort précisément de la dimension configurante: le direct se limite à la simple suite du "et-alors-et-alors-et-ainsi-de-suite", comme dit Ricur, c'est-à-dire du simple niveau de la préfiguration, sans franchir ce pas capital qu'est la configuration narrative qui donne sens à ces éléments (et le principe du direct empêche en quelque sorte de le faire)... C'est pourquoi le chat, qui constitue un des aspects du web qui nous semblait intéressant du point de vue identitaire a finalement été écarté. Par contre, une page personnelle est, à l'inverse, construite et constitue le plus souvent une configuration qui dépasse le "et-alors-et-alors".
Aussi envisageons-nous les pages personnelles comme des configurations de soi, des narrations de soi, et, plus particulièrement, nous souhaitons développer en quoi les homepages, envisagées comme constructions narratives et configurations de soi, participent à l'élaboration identitaire de façon privilégiée et spécifique.
L'identité de l'homme, c'est son être, c'est-à-dire "ce qui fait qu'il est ce qu'il est" et personne d'autre. Dans le même temps, cette identité, c'est aussi son paraître, c'est-à-dire ce qu'il montre de lui-même, la manière dont il se donne à voir à autrui; c'est ce qui fait qu'il est aussi un homme en tant que tel, pareil à tous les autres, en communion avec eux. "Comme" et "unique" à la fois, le sujet "communique" cette identité autant qu'il la crée.
Mais de quelle communication s'agit-il? Nous pensons que la narration constitue le " genre communicationnel " le plus approprié à la construction identitaire car, ainsi que Paul Ricoeur l'a magistralement développé, la mise en forme et la mise en intrigue de soi par la narration contribue à notre positionnement identitaire face aux autres et au monde qui nous entoure. En d'autres termes, la narration de soi est ainsi placée au coeur de la problématique identitaire en ce qu'elle permet une mise en scène de soi. Nous pensons que la page personnelle constitue une configuration, c'est-à-dire la mise en forme et en intrigue d'éléments épars de soi, la transformation éventuelle des événements en une histoire, bref, l'organisation dans une totalité intelligible et signifiante d'une énumération de traits distinctifs ou définitoires, de passions, d'activités, d'événements, de pensées, de savoirs, etc.
" Je vois dans les intrigues que nous inventons le moyen privilégié par lequel nous configurons notre expérience temporelle confuse, informe et, à la limite, muette "
Pour Paul Ricoeur, le temps ne devient proprement humain que dans la mesure où il est articulé de manière narrative. Nous savons l'importance de cette temporalité pour la question identitaire. Ainsi, nous pensons que ce moment particulier de la mise en intrigue, de configuration, qui correspond au deuxième temps de la mimesis, est tout-à-fait crucial dans la constitution identitaire.
La homepage semble ainsi offrir à l'individu contemporain un lieu non seulement de présentation de soi mais surtout d'articulation, de mise en forme et en sens de ses fragments identitaires épars. Ce cadre de promotion de soi sur la scène publique aurait encore pour conséquence de développer les capacités narratives et de créativité vis-à-vis de soi.
1.8. Conclusions
A travers une argumentation en six points, nous avons tenté de montrer en quoi les homepages sont identitairement et communicationnellement créatrices, novatrices et surtout, formatrices. L'expérience d'un nouveau rapport à soi et à l'Autre, d'un nouveau rapport écriture/lecture &emdash; ou plutôt création/visite &emdash; modifie considérablement les conditions de production des identités contemporaines. Les pages personnelles évoluent en convoquant en elles-mêmes diverses sphères familiales, sociales, médiatiques, culturelles et autres. Son auteur y est envisagé comme un noeud de relations. Ce nouveau dispositif, largement autobiographique , situé dans un espace et dans une temporalité bien particuliers, avec ses hyperliens, une cinétique importante, l'usage des photos, etc., crée une narration de soi toute spécifique en ce qu'elle révèle ou plutôt construit une identité médiatisée que nous avons nommé avec humour un " cybermoi ".
On peut définir ces nouveaux dispositifs de présentation de soi sur Internet, suscités par les possibilités techniques qui permettent de produire des dialectiques créatives entre texte, image et mouvement, comme des lieux qui favorisent l'acte par lequel chacun prend conscience de son vécu et de son parcours et influence dès lors son propre processus identitaire. Car l'individu est un système capable par ses représentations subjectives de produire et de changer son identité. C'est ce que Francisco Varela appelle un système autopoiétique, du grec autos (soi) et poiein (produire). Les homepages sont ainsi autopoiétiques puisqu'elles constituent des lieux au sein desquels chacun peut s'essayer à la production de soi. On assiste alors à une double appropriation formative à travers les pages personnelles : celle de devenir son propre référentiel et celle de devenir autonome (objet de sa propre formation identitaire).
Pour conclure, nous dirons que les homepages constituent véritablement un contre-exemple de ce que relevait Walter Benjamin concernant le déclin de l'expérience, et plus précisément de cette capacité à " assimiler les événements extérieurs à notre expérience " qui entraîne une " privatisation " croissante de la vie intérieure. Pour lui, l'expérience est mutilée par le clivage, l'écart, qui se creuse entre l'intimité et l'extériorité, entre la vie subjective et le monde public.
Nous espérons avoir montré comment les pages personnelles démentent cette position. De ce point de vue, les homepages, en tant qu'espaces " publicitaires du soi " caractérisés par l' ouverture ", la " communication " ou le passage entre l'intimité et l'extériorité, participent, tout au contraire, d'une unification de l'expérience.
Bibliographie