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Plan du texte
Introduction
Origines de
l'interrogation
Matérialité
du média et
récit
Le
récit comme vecteur de communication de
connaissances
Notes
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Introduction
«De mon point
de vue, le concept de "média" désigne un
ensemble constitué par une technologie plus les
pratiques sociales de production et d'appropriation de
cette technologie, lorsqu'il y a accès public
(quelles que soient les conditions de cet
accès, qui est généralement
payant) aux messages.»
[1]
Il est possible de synthétiser les questions
que je pose en entrée à ma recherche au
départ de cette citation d'Eliseo Véron. Il
semble en effet nécessaire, dans le cadre d'une
étude systématique des processus de
communication médiatique (compris au sens large :
la pensée est médiatisée par une
série de langages et outils), d'envisager la part
que peut y occuper le média en tant qu'intervenant
directement dans ce processus de communication. Plus
précisément, je pars de l'hypothèse
selon laquelle le média, et ses différentes
dimensions (cf. la définition de Véron),
intervient en tant que tel dans la construction de la
signification des messages médiatiques. C'est
cette "part du média", pour reprendre les termes
de Philippe Marion [2],
que je vais chercher à mettre en évidence
dans la construction de récits utilisant les
ressources du multimédia.
Les origines de l'interrogation
Cette question de la part du média, je
l'avais en quelque sorte initiée dans le cadre de
mon mémoire de licence consacré à
une étude de la structuration des
encyclopédies en CD-Rom
[3]. En effet, en
permettant de développer des contenus
spécifiques à travers différents
matériaux sémiotiques, à travers des
architectures potentiellement différentes de
celles du livre, etc., se pose la question de la place de
nos supports de communication de connaissance en tant que
tels. Le savoir communiqué, sa mise en forme, est
intimement lié aux outils qui permettent cette
mise en forme et cette transmission.
Dans le cadre de mon mémoire de DEA
[4], cette
même question a été reprise, mais
sous un angle radicalement différent. Il
s'agissait ici de se centrer essentiellement sur la
notion de média. Cette notion polysémique
est en effet rarement définie, et il me semble
qu'une investigation systématique de ce qu'elle
pouvait recouvrir était une étape
nécessaire à une approfondissement des
liens entre médias et contenus de connaissance
à communiquer à travers ceux-ci.
Pour la présentation de ma perspective de
recherche, je retiendrai que les définitions
traditionnelles des médias ont quelques
difficultés à prendre en compte ces
multimédias. On peut y voir plusieurs raisons,
à commencer par l'hypothèse d'une
interrogation mal posée. En effet, il est
envisageable de penser que s'il est difficile d'aborder
ces multimédias avec une définition du
média dépassant une simple
définition technique, c'est que ce ne sont pas des
médias. Tout simplement. Mais alors se pose la
question du statut des productions multimédias,
qui existent bel et bien.
Ce qui m'amène à parler d'un champ de
recherche connexe qui découle d'un tel
questionnement, et qui est susceptible d'éclairer
cette réflexion : les recherches centrées
autour du concept d'intermédialité. Cette
notion, forgée dans les années 80 et
récemment (re)développée par une
série de chercheurs du Centre de Recherche sur
l'Intermédialité (CRI) de
l'Université de Montréal
[5], vise
à prendre en compte les croisements
médiatiques :
«Transdisciplinaire par
définition, l'intermédialité
décrit l'intersection où se croisent les
médias qui caractérisent la production
culturelle contemporaine. Elle est à la fois un
cadre d'étude empirique et historique (...) et
un sujet de réflexion conceptuelle sur les
implications discursives et
épistémologiques de cette nouvelle
interpénétration des médias qui
existent simultanément dans une dimension
locale et mondiale.»
[6]
La zone intermédiale, c'est cette zone
"indéterminée" où un moyen technique
d'expression et de diffusion (le cinéma, la bande
dessinée, le site web...) semble balbutier,
hésiter entre différents médias
et/ou une identité propre . Moyen technique
à part entière plus ou moins au point, il
n'est pas (encore) nécessairement reconnu,
considéré, perçu comme un
média légitime, et est toujours
référé aux médias plus
anciens. Les premiers imprimés imitaient les
manuscrits, la photographie à la peinture... Un
exemple actuel est celui de la presse en ligne qui se
raccroche au modèle de la presse imprimée,
même si les supports permettent potentiellement des
évolutions radicalement différentes
[7].
On peut donc faire l'hypothèse selon laquelle
"les multimédias" en tant que produit
médiatique se situent actuellement, au moins
partiellement, dans cette zone intermédiale. Le
"multimédia", comme le mot l'indique, est un lieu
de crosiement de différents médias et
matériaux sémiotiques déjà
reconnus par ailleurs (texte, image fixe et
animée, son, vidéo, etc.). Je base une
partie de ma recherche sur le postulat selon lequel
"l'écriture du multimédia",
c'est-à-dire une écriture qui envisagerait
le multimédia comme un support cohérent et
reconnu plus que comme un patchwork médiatique,
reste à inventer.
Matérialité du
média et récit
L'écriture du multimédia, c'est
une écriture qui intègre au processus
même de construction du message les
spécificités, les possibilités, mais
également les contraintes, la force d'inertie
[8] du
média d'expression, afin de coproduire
l'énoncé. Le média est
utilisé pour lui-même (recours à sa
matérialité même), et non pour faire
d'une manière techniquement différente ce
que l'on faisait déjà avant.
La matérialité du média peut
être décrite par un exemple simple. Si vous
lisez cette page avec navigateur Netscape, le mot suivant
devrait logiquement . Cet
effet tout simple, obtenu grâce à un code
HTML basique [9],
utilise véritablement une
spécificité propre au média
Internet. Car si vous lisez ce texte avec un navigateur
qui ne comprend pas ce code (c'est manifestement le cas
de mon Internet Explorer), ou si vous l'avez
imprimé (ce qui est fort probable vu sa longueur),
vous ne verrez rien de particulier. Dans ce cas-ci, cela
ne porte bien sûr pas à conséquence,
mais imaginez que je base mon propos sur une suite de
liens que votre navigateur est incapable de prendre. Ou
imaginez qu'en cliquant sur le titre de ce texte, vous
n'ayez pas accès à des paragraphes
organisés de manière très livresque
(jusqu'aux notes en bas d'écran...), mais à
un enregistrement sonore de ma voix vous expliquant ma
recherche. Ou que vous deviez comprendre ce que je veux
dire en guidant un aventurier du web (personnage
animé répondant à vos sollicitations
via le clavier, la souris ou un joystick) cherchant son
chemin dans les méandres --en trois dimensions,
s'il vous plaît-- de mes interrogations... Toutes
ces possibilités théoriques partagent la
même caractéristique : elles montrent
comment il est possible d'utiliser les
possibilités (et limites) du support d'expression
(dans notre cas, une page web) afin de (chercher
à) structurer un propos.
Partant de cet exemple simple, il est alors facile de
présenter mes questions de recherche relatives au
récit. Il s'agit pour moi de chercher à
théoriser un modèle de récit capable
de prendre en compte les spécificités de
ces nouveaux médias. Autrement dit, la question
qui est posée est la suivante : comment est-il
possible de structurer un récit tirant parti des
possibilités expressives des multimédias
?
En effet, dans les théories de la narratologie
classique, le récit est défini comme une
construction temporelle (P. Ricur) et comme une
structure (V. Propp, A.J. Greimas, Cl. Bremond, J.
Kristeva, etc.) qui intègrent à une
totalité une série d'éléments
faisant que le récit est ce qu'il est. On a
cependant vu apparaître, ces dernières
années, le concept de "récit interactif".
De lecteur/spectateur, l'utilisateur de ce genre de
document devient également auteur voire joueur.
L'interactivité, la multimodalité,
l'hypertextualité remettent en cause cette vision
du récit, et il convient de parvenir à
intégrer ces éléments propres des
multimédias à un questionnement sur ce que
serait le récit multimédia comme d'autres,
comme André Gaudreault, se sont interrogés
sur les possibilités du récit
cinématographique [10].
Récit comme vecteur de
communication de connaissances
Cette interrogation sur le récit est
conjointe à une autre interrogation, qui constitue
la seconde ligne de force de ce travail de recherche. Il
s'agit de dépasser une interrogation strictement
théorique sur le récit afin d'envisager la
manière dont ces structures narratives
spécifiques aux multimédias sont (ou ne
sont pas) prises en compte dans la construction de
documents existant. Référant à
nouveau aux travaux cités ci-dessus sur
l'intermédialité, je rappellerai que
possibilité technique ne signifie pas
nécessairement utilisation et reconnaissance
sociale de ces dispositifs en tant que médias
légitimes [11].
Plus précisément, il s'agit de s'interroger
sur la manière dont les documents
multimédias de communication des connaissances
(j'envisage travailler sur base d'un corpus de CD-Rom
consacrés à l'histoire) cherchent à
tirer profit des spécificités du support
multimédia dans la construction du dispositif de
communication.
Il s'agit, au travers de cette interrogation, de
chercher à observer le récit "en action".
Mais réciproquement, cette partie de la recherche
est susceptible d'appuyer les modèles de
récit. Comme le souligne par exemple Monique
Linard [12], un
modèle du récit comme le modèle
actantiel de Greimas (le plus complet, selon Linard) peut
servir de base à une prise en compte plus
générale des processus d'apprentissage
:
«Dans le modèle
actantiel, l'agent de l'action est un sujet
intentionnel en relation avec d'autres sujets. Tous
sont mûs par une quête d'objets qui se
déroule en trois temps (mandement,
réalisation, sanction). Le sujet actantiel
aborde chaque activité avec une attitude
(configuration modale) spécifique et la termine
dans un état final différent de celui de
l'état initial. Ainsi, à chaque instant,
"l'être" du sujet pilote son "faire" et le
résultat de son "faire" modifie son
"être".»
[13]
Cette vision du processus peut en effet être
opérationnalisée dans la conception de
dispositifs d'apprentissage (Linard parle de la formation
à distance-FAD), notamment à travers la
construction du parcours d'apprentissage comme celui
d'une quête (cf. citation)
Enfin, on pourra ajouter, croisant en quelque sorte
par là une perspective comme celle de Ricur
avec la perspective de Linard évoquée
ci-dessus, mais cette hypothèse nécessite
des développements plus approfondis, que le
récit peut constituer en soi une forme
sémiotique servant à la
perception/intégration des éléments
du monde. On peut pousser l'hypothèse selon
laquelle la forme narrative serait en quelque sorte une
forme plus ou moins figée de schéma ou
modèle mental qui permettrait de mettre en forme
des éléments du monde a priori
in-sensés tant qu'ils n'auraient pas
été rendus signifiants par cette
"matrice".
Baptiste Campion, mars 2001
campion@reco.ucl.ac.be
Notes
[1] E.
VÉRON, "De l'image sémiologique aux
discursivités. Le temps d'une photo", in
Hermès, n°13-14, 1994, p. 51.
[retour]
[2] Ph. MARION, in
Recherches en Communication, n°7, 1997.
[retour]
[3] B. CAMPION,
La construction du savoir dans les encyclopédies
en CD-Rom. Proposition d'une méthode d'analyse en
production, Mémoire de licence (Th. DE SMEDT et
Ph. CHARLIER promoteurs), UCL/ESPO, Département de
Communication, juin 1998, 62 p. +annexes.
[retour]
[4] B. CAMPION,
Du média au multimédia. Essai sur la nature
médiatique du multimédia (Élaboration
d'un cadre théorique : une approche
médiatique), Mémoire de D.E.A. (Ph. MARION
promoteur), UCL/ESPO, Département de Communication,
janvier 2000, 75 p. [retour]
[5] Voir notamment
le numéro spécial de la revue du CREDHESS,
Sociétés et représentations, "La
croisée des médias" (n°9, 2000),
consacré à la notion
d'intermédialité à travers la parution
des actes du colloque du CRI "La nouvelle sphère
intermédiatique". Voir aussi, pour plus de
précisions sur ces perspectives de recherche, le
site
Internet du CRI.
[retour]
[6] Extrait du
texte de présentation de l'objet et des objectifs du
CRI. URL :
<http://cri.histart.umontreal.ca/cri/fr/presentation1.htm>
(01/03/2000). La page n'est plus accessible à l'heure
actuelle, mais le nouveau texte de représentation
reprend la même optique (URL : <http://cri.histart.umontreal.ca/cri/fr/about.asp>,
11/07/2000). Si je reprends toutefois ce texte plus ancien,
c'est simplement qu'il m'apparaît comme
présentant plus clairement les apports de cette
notion à notre objet. [retour]
[7] Pour un
modèle de filiation et "double naissance" des
médias, voir en particulier A. Gaudreault et Ph.
MARION, "Un média naît toujours deux fois...",
in Sociétés et représentations,
n°9, 2000, pp. 21-36. Sur la presse en ligne, voir plus
spécifiquement mon article : "Quelques observations
sur la presse en ligne. Des enjeux de l'étude du Web
comme média d'information", in Ethnologies
(Université Laval, Québec), n°22-2, 2000,
20 p. [retour]
[8] Ph. MARION,
"Narratologie médiatique et médiagénie
des récits", in Recherches en communication,
n°7, Louvain-la-Neuve, UCL (COMU), 1997, pp. 61-87.
[retour]
[9] Le
clignotement d'un mot est obtenu par le code suivant :
<blink>mot</blink>.
[retour]
[10] Voir
notamment A. GAUDREAULT et F. JOST, Le récit
cinématographique, Paris, Nathan
Université, 1990, et surtout A. GAUDREAULT, Du
littéraire au filmique. Système du
récit, Paris, Méridiens Klincksieck, 1989.
[retour]
[11] A.
GAUDREAULT et Ph. MARION, op. cit. (voir
note 7). [retour]
[12] M. LINARD,
"L'écran de TIC, "dispositif" d'interaction et
d'apprentissage : la conception des interfaces à la
lumière des théories de l'action", disponible
sur <http://home.worldnet.fr/~ote/linard.htm>
(09/01/01). [retour]
[13] M. LINARD,
op. cit. [retour]
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