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Récit, nature des médias
et communication des connaissances


Avertissement

Le texte qui suit présente le point de départ de ma recherche. Celle-ci a toutefois considérablement évolué, se centrant plus précisément sur les opérations cognitives liées à la réception d'un récit hypermédia. Une mise-à-jour de ce texte s'impose et sera faie dès que j'en aurai le temps. En attendant, le lecteur intéressé par ma problématique peut se référer à l'article en collaboration publié dans Recherches en communication n°19 (voir publications) pour un aperçu de ma réflexion théorique sur le récit, ou éventuellement au texte de mon dernier rapport remis au comité d'encadrement de cette recherche (2004 - PDF).

BC, 2005


[English version]

 

Plan du texte

Introduction
Origines de l'interrogation
Matérialité du média et récit
Le récit comme vecteur de communication de connaissances
Notes

Introduction

«De mon point de vue, le concept de "média" désigne un ensemble constitué par une technologie plus les pratiques sociales de production et d'appropriation de cette technologie, lorsqu'il y a accès public (quelles que soient les conditions de cet accès, qui est généralement payant) aux messages.» [1]

Il est possible de synthétiser les questions que je pose en entrée à ma recherche au départ de cette citation d'Eliseo Véron. Il semble en effet nécessaire, dans le cadre d'une étude systématique des processus de communication médiatique (compris au sens large : la pensée est médiatisée par une série de langages et outils), d'envisager la part que peut y occuper le média en tant qu'intervenant directement dans ce processus de communication. Plus précisément, je pars de l'hypothèse selon laquelle le média, et ses différentes dimensions (cf. la définition de Véron), intervient en tant que tel dans la construction de la signification des messages médiatiques. C'est cette "part du média", pour reprendre les termes de Philippe Marion [2], que je vais chercher à mettre en évidence dans la construction de récits utilisant les ressources du multimédia.

 

Les origines de l'interrogation

Cette question de la part du média, je l'avais en quelque sorte initiée dans le cadre de mon mémoire de licence consacré à une étude de la structuration des encyclopédies en CD-Rom [3]. En effet, en permettant de développer des contenus spécifiques à travers différents matériaux sémiotiques, à travers des architectures potentiellement différentes de celles du livre, etc., se pose la question de la place de nos supports de communication de connaissance en tant que tels. Le savoir communiqué, sa mise en forme, est intimement lié aux outils qui permettent cette mise en forme et cette transmission.

Dans le cadre de mon mémoire de DEA [4], cette même question a été reprise, mais sous un angle radicalement différent. Il s'agissait ici de se centrer essentiellement sur la notion de média. Cette notion polysémique est en effet rarement définie, et il me semble qu'une investigation systématique de ce qu'elle pouvait recouvrir était une étape nécessaire à une approfondissement des liens entre médias et contenus de connaissance à communiquer à travers ceux-ci.

Pour la présentation de ma perspective de recherche, je retiendrai que les définitions traditionnelles des médias ont quelques difficultés à prendre en compte ces multimédias. On peut y voir plusieurs raisons, à commencer par l'hypothèse d'une interrogation mal posée. En effet, il est envisageable de penser que s'il est difficile d'aborder ces multimédias avec une définition du média dépassant une simple définition technique, c'est que ce ne sont pas des médias. Tout simplement. Mais alors se pose la question du statut des productions multimédias, qui existent bel et bien.

 

Ce qui m'amène à parler d'un champ de recherche connexe qui découle d'un tel questionnement, et qui est susceptible d'éclairer cette réflexion : les recherches centrées autour du concept d'intermédialité. Cette notion, forgée dans les années 80 et récemment (re)développée par une série de chercheurs du Centre de Recherche sur l'Intermédialité (CRI) de l'Université de Montréal [5], vise à prendre en compte les croisements médiatiques :

«Transdisciplinaire par définition, l'intermédialité décrit l'intersection où se croisent les médias qui caractérisent la production culturelle contemporaine. Elle est à la fois un cadre d'étude empirique et historique (...) et un sujet de réflexion conceptuelle sur les implications discursives et épistémologiques de cette nouvelle interpénétration des médias qui existent simultanément dans une dimension locale et mondiale.» [6]

La zone intermédiale, c'est cette zone "indéterminée" où un moyen technique d'expression et de diffusion (le cinéma, la bande dessinée, le site web...) semble balbutier, hésiter entre différents médias et/ou une identité propre . Moyen technique à part entière plus ou moins au point, il n'est pas (encore) nécessairement reconnu, considéré, perçu comme un média légitime, et est toujours référé aux médias plus anciens. Les premiers imprimés imitaient les manuscrits, la photographie à la peinture... Un exemple actuel est celui de la presse en ligne qui se raccroche au modèle de la presse imprimée, même si les supports permettent potentiellement des évolutions radicalement différentes [7].

On peut donc faire l'hypothèse selon laquelle "les multimédias" en tant que produit médiatique se situent actuellement, au moins partiellement, dans cette zone intermédiale. Le "multimédia", comme le mot l'indique, est un lieu de crosiement de différents médias et matériaux sémiotiques déjà reconnus par ailleurs (texte, image fixe et animée, son, vidéo, etc.). Je base une partie de ma recherche sur le postulat selon lequel "l'écriture du multimédia", c'est-à-dire une écriture qui envisagerait le multimédia comme un support cohérent et reconnu plus que comme un patchwork médiatique, reste à inventer.

 

Matérialité du média et récit

L'écriture du multimédia, c'est une écriture qui intègre au processus même de construction du message les spécificités, les possibilités, mais également les contraintes, la force d'inertie [8] du média d'expression, afin de coproduire l'énoncé. Le média est utilisé pour lui-même (recours à sa matérialité même), et non pour faire d'une manière techniquement différente ce que l'on faisait déjà avant.

La matérialité du média peut être décrite par un exemple simple. Si vous lisez cette page avec navigateur Netscape, le mot suivant devrait logiquement clignoter. Cet effet tout simple, obtenu grâce à un code HTML basique [9], utilise véritablement une spécificité propre au média Internet. Car si vous lisez ce texte avec un navigateur qui ne comprend pas ce code (c'est manifestement le cas de mon Internet Explorer), ou si vous l'avez imprimé (ce qui est fort probable vu sa longueur), vous ne verrez rien de particulier. Dans ce cas-ci, cela ne porte bien sûr pas à conséquence, mais imaginez que je base mon propos sur une suite de liens que votre navigateur est incapable de prendre. Ou imaginez qu'en cliquant sur le titre de ce texte, vous n'ayez pas accès à des paragraphes organisés de manière très livresque (jusqu'aux notes en bas d'écran...), mais à un enregistrement sonore de ma voix vous expliquant ma recherche. Ou que vous deviez comprendre ce que je veux dire en guidant un aventurier du web (personnage animé répondant à vos sollicitations via le clavier, la souris ou un joystick) cherchant son chemin dans les méandres --en trois dimensions, s'il vous plaît-- de mes interrogations... Toutes ces possibilités théoriques partagent la même caractéristique : elles montrent comment il est possible d'utiliser les possibilités (et limites) du support d'expression (dans notre cas, une page web) afin de (chercher à) structurer un propos.

 

Partant de cet exemple simple, il est alors facile de présenter mes questions de recherche relatives au récit. Il s'agit pour moi de chercher à théoriser un modèle de récit capable de prendre en compte les spécificités de ces nouveaux médias. Autrement dit, la question qui est posée est la suivante : comment est-il possible de structurer un récit tirant parti des possibilités expressives des multimédias ?

En effet, dans les théories de la narratologie classique, le récit est défini comme une construction temporelle (P. Ricœur) et comme une structure (V. Propp, A.J. Greimas, Cl. Bremond, J. Kristeva, etc.) qui intègrent à une totalité une série d'éléments faisant que le récit est ce qu'il est. On a cependant vu apparaître, ces dernières années, le concept de "récit interactif". De lecteur/spectateur, l'utilisateur de ce genre de document devient également auteur voire joueur. L'interactivité, la multimodalité, l'hypertextualité remettent en cause cette vision du récit, et il convient de parvenir à intégrer ces éléments propres des multimédias à un questionnement sur ce que serait le récit multimédia comme d'autres, comme André Gaudreault, se sont interrogés sur les possibilités du récit cinématographique [10].

 

Récit comme vecteur de communication de connaissances

Cette interrogation sur le récit est conjointe à une autre interrogation, qui constitue la seconde ligne de force de ce travail de recherche. Il s'agit de dépasser une interrogation strictement théorique sur le récit afin d'envisager la manière dont ces structures narratives spécifiques aux multimédias sont (ou ne sont pas) prises en compte dans la construction de documents existant. Référant à nouveau aux travaux cités ci-dessus sur l'intermédialité, je rappellerai que possibilité technique ne signifie pas nécessairement utilisation et reconnaissance sociale de ces dispositifs en tant que médias légitimes [11]. Plus précisément, il s'agit de s'interroger sur la manière dont les documents multimédias de communication des connaissances (j'envisage travailler sur base d'un corpus de CD-Rom consacrés à l'histoire) cherchent à tirer profit des spécificités du support multimédia dans la construction du dispositif de communication.

Il s'agit, au travers de cette interrogation, de chercher à observer le récit "en action". Mais réciproquement, cette partie de la recherche est susceptible d'appuyer les modèles de récit. Comme le souligne par exemple Monique Linard [12], un modèle du récit comme le modèle actantiel de Greimas (le plus complet, selon Linard) peut servir de base à une prise en compte plus générale des processus d'apprentissage :

«Dans le modèle actantiel, l'agent de l'action est un sujet intentionnel en relation avec d'autres sujets. Tous sont mûs par une quête d'objets qui se déroule en trois temps (mandement, réalisation, sanction). Le sujet actantiel aborde chaque activité avec une attitude (configuration modale) spécifique et la termine dans un état final différent de celui de l'état initial. Ainsi, à chaque instant, "l'être" du sujet pilote son "faire" et le résultat de son "faire" modifie son "être".» [13]

Cette vision du processus peut en effet être opérationnalisée dans la conception de dispositifs d'apprentissage (Linard parle de la formation à distance-FAD), notamment à travers la construction du parcours d'apprentissage comme celui d'une quête (cf. citation)

Enfin, on pourra ajouter, croisant en quelque sorte par là une perspective comme celle de Ricœur avec la perspective de Linard évoquée ci-dessus, mais cette hypothèse nécessite des développements plus approfondis, que le récit peut constituer en soi une forme sémiotique servant à la perception/intégration des éléments du monde. On peut pousser l'hypothèse selon laquelle la forme narrative serait en quelque sorte une forme plus ou moins figée de schéma ou modèle mental qui permettrait de mettre en forme des éléments du monde a priori in-sensés tant qu'ils n'auraient pas été rendus signifiants par cette "matrice".

 

Baptiste Campion, mars 2001
campion@reco.ucl.ac.be


Notes

[1] E. VÉRON, "De l'image sémiologique aux discursivités. Le temps d'une photo", in Hermès, n°13-14, 1994, p. 51. [retour]

[2] Ph. MARION, in Recherches en Communication, n°7, 1997. [retour]

[3] B. CAMPION, La construction du savoir dans les encyclopédies en CD-Rom. Proposition d'une méthode d'analyse en production, Mémoire de licence (Th. DE SMEDT et Ph. CHARLIER promoteurs), UCL/ESPO, Département de Communication, juin 1998, 62 p. +annexes. [retour]

[4] B. CAMPION, Du média au multimédia. Essai sur la nature médiatique du multimédia (Élaboration d'un cadre théorique : une approche médiatique), Mémoire de D.E.A. (Ph. MARION promoteur), UCL/ESPO, Département de Communication, janvier 2000, 75 p. [retour]

[5] Voir notamment le numéro spécial de la revue du CREDHESS, Sociétés et représentations, "La croisée des médias" (n°9, 2000), consacré à la notion d'intermédialité à travers la parution des actes du colloque du CRI "La nouvelle sphère intermédiatique". Voir aussi, pour plus de précisions sur ces perspectives de recherche, le site Internet du CRI. [retour]

[6] Extrait du texte de présentation de l'objet et des objectifs du CRI. URL : <http://cri.histart.umontreal.ca/cri/fr/presentation1.htm> (01/03/2000). La page n'est plus accessible à l'heure actuelle, mais le nouveau texte de représentation reprend la même optique (URL : <http://cri.histart.umontreal.ca/cri/fr/about.asp>, 11/07/2000). Si je reprends toutefois ce texte plus ancien, c'est simplement qu'il m'apparaît comme présentant plus clairement les apports de cette notion à notre objet. [retour]

[7] Pour un modèle de filiation et "double naissance" des médias, voir en particulier A. Gaudreault et Ph. MARION, "Un média naît toujours deux fois...", in Sociétés et représentations, n°9, 2000, pp. 21-36. Sur la presse en ligne, voir plus spécifiquement mon article : "Quelques observations sur la presse en ligne. Des enjeux de l'étude du Web comme média d'information", in Ethnologies (Université Laval, Québec), n°22-2, 2000, 20 p. [retour]

[8] Ph. MARION, "Narratologie médiatique et médiagénie des récits", in Recherches en communication, n°7, Louvain-la-Neuve, UCL (COMU), 1997, pp. 61-87. [retour]

[9] Le clignotement d'un mot est obtenu par le code suivant : <blink>mot</blink>. [retour]

[10] Voir notamment A. GAUDREAULT et F. JOST, Le récit cinématographique, Paris, Nathan Université, 1990, et surtout A. GAUDREAULT, Du littéraire au filmique. Système du récit, Paris, Méridiens Klincksieck, 1989. [retour]

[11] A. GAUDREAULT et Ph. MARION, op. cit. (voir note 7). [retour]

[12] M. LINARD, "L'écran de TIC, "dispositif" d'interaction et d'apprentissage : la conception des interfaces à la lumière des théories de l'action", disponible sur <http://home.worldnet.fr/~ote/linard.htm> (09/01/01). [retour]

[13] M. LINARD, op. cit. [retour]


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Baptiste CAMPION - le 23/12/2002