GReMS

AccueilChercherPlan du site

Articles
Working Papers
Recensions et Fiches de lectures
Liens intéressants
Liste de discussion

 

LA TELEVISION ET L'ENFANT :

DE LA RELATION REGULIERE
AU DEVELOPPEMENT D'UNE AUTRE CULTURE ...


© Fabienne THOMAS
Adultes qui nous plaisons à nous identifier aux personnages de l'écran, pouvons nous-imaginer avec quelle aisance des processus psychologiques de réception (tels que la participation et l'identification) vont pouvoir jouer dans l'inconscient de l'enfant téléspectateur ? Avec la télévision, l'enfant pourrait devenir maître d'une partie de son environnement. Il pourrait le dominer, l'accepter ou le rejeter à sa guise ... A-t-il cependant toujours conscience de cette force ?

Un écran, qu'il soit de télévision ou de cinéma, rend plus fragile encore la frontière déjà floue entre la présence et l'absence des objets ou des personnes qui y figurent : personnages irréels mais réels, présents bien qu'absents, qui tantôt nous parlent en complices, tantôt préfèrent nous exclure pour s'isoler dans leur épisode de vie entièrement clos. Notre première défense face à ces êtres "écraniques", est la conscience. Conscience de ces ambiguïtés qui les caractérisent, de l'illusion qu'ils représentent. Conscience du pouvoir que l'on a à les accepter ou les rejeter, à les choisir, les sélectionner ... à les faire passer par le filtre de nos valeurs et de nos croyances. L'image et le son pénètrent trop souvent en nous sans barrière. Et, c'est en toute régression motrice et réactionnelle que nous laissons ces images et ces sons, attiser nos émotions, éroder nos valeurs, façonner nos modes de penser, nos manières de vivre. Nous ne croyons pas que la télévision soit fondamentalement dangereuse, mais il est certain qu'une attitude passive face à l'écran pourra nous rendre plus vulnérables face à ce qui nous est proposé. L'âge et les conditions de visionnement sont des facteurs auxquels il faut être attentif lorsqu'on essaie de comprendre l'enfant dans son "regard télévisuel".

Si la fascination par l'image peut si aisément s'exercer chez l'adulte, qu'en est-il alors de celle provoquée chez l'enfant ?

Imaginons-le face aux images.: il y puise du plaisir, il aime à s'y réfugier quand il va mal ou quand il s'ennuie, les personnages irréels qu'il y côtoie sont -autant que nous, sinon plus encore- capables de modifier ses humeurs, ... il semble absorbé, fasciné. En effet, comme nous, il se laisse envahir par l'émotion "des autres", lui aussi se sent participer à l'action venue de l'écran, lui aussi s'imagine être l'autre, le héros. La participation et l'identification sont des processus psychologiques qui jouent en nous lorsque nous sommes en position de visionnement. Moins on a conscience de ces processus plus ils risquent d'être activés. Puisque c'est effectivement une élévation du taux de conscience (face aux images, aux sons, aux messages) qui permet la distanciation, la prise de recul par rapport à ce qui est perçu et donc la neutralisation de ces différents processus. Ces phénomènes inconscients sont une grande source du plaisir spectatoriel.

Ces facteurs, communs à ceux rencontrés par les adultes, sont pourtant susceptibles de provoquer chez l'enfant des déformations dans le statut qu'il attribuera à la réalité des images. En effet, son rapport à la réalité n'est pas encore parfaitement struc turé et dès son plus jeune âge, il est mis en présence d'images virtuelles. Il lui sera alors parfois impossible de faire la part des choses entre les personnages réels effectivement présents et les autres personnages apparemment tout aussi réels mais qui ne sont que des ersatzs, des artefacts télévisuels, parfaitement irréels. On peut donc ainsi comprendre des situations comme celle où l'enfant appelle naïvement sa grand-mère qu'il voit en vidéo ! La représentation de sa grand-mère à l'écran n'apparaît pas pour lui comme une illusion. La grand-mère écranique est la grand-mère réelle : elle est là, il n'est pas seul !

Nos capacités identificatoires nous viennent de ce que nous avons appris à comprendre les autres en les percevant comme un autre Moi. Dans le miroir, nous nous sommes d'abord perçus comme un autre avant de réaliser que cet autre était nous. Or, la télévision -si elle n'a peut-être que peu d'attrait pour certains enfants- fait déjà partie de l'environnement quotidien ... et avant même d'avoir atteint ce "stade du miroir", ils se retrouvent en position de regarder un spectacle sollicitant leur identification. Avant de savoir qui ils sont, ils se trouvent face à des autres en qui ils doivent se reconnaître !

Les conditions de visionnement sont un autre facteur primordial dans le développement du regard de l'enfant.

Laisser un enfant face à l'écran, c'est le mettre face à un interlocuteur puissant, influent, en tout cas séducteur. Seul, l'enfant aura donc du mal à opérer des choix dans ce qu'il reçoit. Il lui sera très difficile de se distancer face à ces messages. Fiction, réalité, autrui, moi, ... Qui est qui ? Qui est capable de quoi ?

L'adulte accompagnant l'enfant dans son visionnement pourra le guider dans sa compréhension du document : lui expliquer les différents mécanismes de mise en fiction ou réalité, certains déroulements narratifs ou les raisons de telle ou telle action du héros,... Cet accompagnement constitue tout d'abord une présence et un signe de sécurité pour l'enfant mais permet aussi de faire accompagner le document par le dialogue.

Il faut que l'enfant comprenne que face à ce monde qu'il peut croire réel, il se trouve avant tout face à un écran lui présentant une reproduction subjective d'un réel choisi par quelques uns. Cette situation devrait, par activation de sa conscience de spectateur, réveiller en lui tous ces mécanismes de lecture. L'écran doit représenter le signe que des choix sont à opérer, que des distances sont à prendre ...

D'une manière plus générale, la télévision fait maintenant totalement partie de notre société, elle a déjà commencé à modifier en profondeur nos comportements et nos manières de vivre, elle va encore agir plus au coeur du fonctionnement de la société en structurant les esprits des consomateurs réguliers que constituent les enfants, les adultes de demain. Car outre des influences dûes à la consommation de messages audiovisuels bien particuliers et faces auxquelles l'adulte peut représenter un guide, la télévision (en relation avec l'ordinateur et d'autres développements technologiques) va probablement développer un mode de penser tout à fait propre à cette société de l'écran. Dès leur plus jeune âge, les enfants sont conditionnés par une certaine forme de consom mation : zapping incessant, mode relationnel précis avec un écran, grande liberté dans la concentration et l'attention qu'il accorde à l'activité de visionnement... La linéarité livresque qui nécessite que le lecteur commence à la première page pour terminer à la dernière n'existe plus. L'enfant segmente, divise, choisit des portions, des flashes qu'il finit par considérer comme un tout.Il se recrée lui-même une réalité autre que celle qui lui est proposée. L'enfant plongé dans ce type de consommation va déve lop per un rapport à la réalité et à la consommation télévisuelle autres que les nôtres ...

A cette consommation nouvelle correspond une culture nouvelle. De cette culture nouvelle, naîtra aussi une société nouvel le ... L'enfant et son téléviseur vivent l'un avec l'autre une relation que nous pouvons, le temps de l'enfance, aider à construire. Mais qui, dans la société qu'il construiront ensemble à l'avenir, finira bien par nous échapper !

 


Fabienne Thomas - 04/11/1998