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Pierre LÉVY, Qu'est-ce que le virtuel ?, Paris, La Découverte, coll. "Sciences et société", 1995, 157 pages.

recension rédigée par Hugues PEETERS

Les ouvrages de Lévy se succèdent à une cadence de plus en plus rapide. Moins d'un an sépare celui-ci du précédent, L'intelligence collective . Ce nouveau livre, au contenu plus abstrait, s'interroge, comme son titre l'indique, sur la véritable nature du virtuel.

En toute rigueur, la notion de virtuel s'oppose moins d'après Lévy à celle de réel qu'à celle d'actuel. Pour affirmer ceci, il s'appuie sur la distinction mise en lumière par Deleuze entre possible et virtuel.

Le possible est déjà tout constitué et se réalise sans que rien ne change dans sa détermination. Exactement comme le réel, il est un réel latent auquel il ne manque que l'existence. Tandis que le virtuel, lui, est ce complexe problématique, cette configuration dynamique de tendances qui accompagne toute entité - situation, événement, objet - et qui en constitue même une dimension majeure. L'actualisation est alors la résolution de ce champs problématique par une solution qui n'était pas contenue à l'avance dans l'énoncé. L'actualisation est donc création, invention d'une forme nouvelle à partir d'un noeud de forces. "Le réel ressemble au possible; en revanche, l'actuel ne ressemble en rien au virtuel : il lui répond."(p. 15)

S'il en est ainsi, la virtualisation (passage de l'actuel au virtuel) n'est pas une déréalisation, mais une "élévation à la puissance [...] par déplacement du centre de gravité de l'objet considéré : au lieu de se définir par son actualité (une «solution») , l'entité trouve désormais sa consistance essentielle dans un champ problématique"(p. 16).

Au processus de virtualisation sont associées une série de modalités : (1) détachement déterritorialisant de l'ici et maintenant - (2) surgissement de nouveaux espaces et de nouvelles vitesses qui s'enchevêtrent aux anciens - (3) effet Moebius, c'est-à-dire remise en cause des définitions exclusantes, passage continuel de l'intérieur dans l'extérieur et de l'extérieur dans l'intérieur.

Lévy propose alors de penser le phénomène contemporain de virtualisation par le numérique comme la poursuite du développement humain. Il fait en effet ici l'hypothèse que la virtualisation est un concept-clé dans l'explication du processus d'hominisation. Trois processus de virtualisation ont fait émerger l'espèce humaine : le langage (virtualisation du présent), la technique (virtualisation de l'action) et les institutions (virtualisation de la violence). Ces trois processus, comme tous les phénomènes de virtualisation, sont chacun constitués d'un noyau de trois opérations élémentaires que Lévy compare au trivium antique (grammaire, dialectique, rhétorique). La grammaire renvoie au découpage d'un continuum in situ en éléments abstraits, standards, transférables et recombinables - à cet égard l'informatisation, en réduisant tout message à un standard combinatoire de zéros et de uns, est la plus grammaticalisante des techniques. La dialectique représente la fonction de substitution que remplissent ces éléments. C'est à ce moment que le processus de virtualisation commence à faire sens. La rhétorique, enfin, désigne l'art d'agir, de transformer, voire de créer une réalité autonome issue des entités substitutives, ... c'est-à-dire un monde virtuel.

La seconde partie du livre propose une vision renouvelée du projet d'intelligence collective développé par Lévy dans son ouvrage précédent, en l'articulant à cette notion de virtuel.

Effectivement, nous ne pensons jamais seuls. Nos pensées sont toujours pénétrées d'un arrière-fond culturel par lequel notre intelligence est collective. Mais pour Lévy le concept d'intelligence collective est plus profond. Aussi tente-t-il ici de développer un concept de l'esprit d'inspiration darwinienne qui soit parfaitement compatible avec un sujet collectif. L'esprit devient alors un système associé à un environnement dont la nature est de traduire l'autre en soi. Par conséquent, il impliquera toujours dans sa propre organisation l'histoire de son rapport avec cet environnement. Le modus operandi de ce processus est l'affect. L'essence de l'esprit est donc l'affectivité, qu'il faut soigneusement distinguer de la conscience. "Un esprit doit être affectif, il n'est pas nécessairement conscient" (p. 102). L'esprit ne peut jamais rien appréhender qui ne soit par le fait même converti en qualité affective; et la vie psychique n'est qu'un flux d'affects. Réciproquement, l'esprit ne sera jamais que le monde extérieur, mais un monde infiltré et coloré d'affects. Cette dialectique entre objectivation de l'intériorité et subjectivation de l'extériorité est typique du virtuel tel qu'il est défini par Lévy.

Dans ces conditions, il faut reconnaître dans l'esprit la présence d'une dimension collective irréductible; et rien n'empêche désormais de voir dans tout collectif vivant une sorte de «mégapsychisme». Mais les collectifs humains déploient par rapport aux autres une qualité supplémentaire : "le tout de l'esprit est reflété chaque fois différemment dans chacune des parties". En effet nous contenons, chacun à notre manière, l'intelligence du groupe, contrairement à ce qui se passe dans une fourmilière où aucune des fourmis n'est consciente de cette intelligence collective. Le projet de Lévy est alors de développer le progrès humain davantage dans le sens de cette intelligence collective qui pense en nous. Le problème n'est donc pas d'être pour ou contre l'intelligence collective - elle est inhérente à l'état d'humanité - mais laquelle choisir ? Comment arriver à des groupements humains collectivement intelligents qui reconnaissent et optimisent les ressources intellectuelles de chacun ?

Si pour ce faire, dans de petits groupes, l'écoute mutuelle et la valorisation réciproque suffisent, à l'échelle de milliers de personnes, la gestion de l'humain n'a jusqu'à présent pu se faire que sur un mode hiérarchique, massif et homogénéisant. Mais un usage judicieux des nouvelles technologies de communication pourrait nous permettre d'y échapper, et de passer ainsi d'une société intelligemment dirigée à une société partout intelligente.

Les médias classiques opèrent une forme rudimentaire d'unification cognitive du collectif. Ils instaurent un contexte commun mais ce dernier reste imposé et transcendant. Dans le Cyberespace par contre, le lien entre les individus n'est plus hors d'atteinte. Il s'organise autour d'un objet commun immanent sur lequel chacun peut marquer sa contribution.

Lévy propose le concept d'«objet» pour qualifier le support technique qui constitue le noeud des opérations intellectuelles et catalyse une telle médiation sociale. Déterritorialisé, s'élevant au dessus de toute appropriation exclusive, l'objet représente, tel un ballon sur un terrain de football, un centre mobile qui circule et désigne chacun à son tour comme pivot du groupe, coordonne les actions dans le sens de la construction d'une histoire. Il amène le tout auprès de l'individu et implique l'individu dans le tout. Il est ce passage réciproque entre privé et public qui porte le champ problématique du groupe. L'objet est donc aussi ce qui soutient et vient achever le procès de virtualisation.

Comme dans le cas de beaucoup de ses ouvrages, les propos tenu ici par Lévy soulèveront sans aucun doute de vives discussions, ne fût-ce que par son caractère militant. Il n'empêche ! Cet ouvrage propose une perspective originale sur le cyberespace qui, en dépit de ses aspects critiquables, alimentera de façon significative le débat sur les nouvelles technologies.

 

 


Hugues Peeters - 04/11/1998