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Henri ATLAN - Catherine BOUSQUET, Questions de vie. Entre le savoir et l'opinion, Paris, Seuil, 1994, 215 pages.

recension rédigée par Jean-Pierre MEUNIER

Henri Atlan, biologiste connu pour ses travaux sur l'auto organisation et ses recherches sur la tradition juive, est également membre du Comité consultatif national d'éthique mis en place en France.

Catherine Bousquet, biologiste et journaliste scientifique, est l'auteur de plusieurs ouvrages de vulgarisation scientifique.

Au cours de leurs entretiens, les auteurs abordent de nombreuses questions &endash;en particulier éthiques&endash; issues des progrès et performances techniques de la biologie: dépistage systématique du sida, diagnostics génétiques, commercialisation des produits du corps… D'une question à l'autre, quelques problèmes philosophiques fondamentaux concernant la vie, la science, l'ontologie, sous-jacents aux interprétations des données de la biologie, sont également abordés.

Mais ce qui intéressera surtout le chercheur ou l'étudiant en communication, c'est que beaucoup des questions envisagées le sont dans le cadre de la problématique de la communication du savoir scientifique. Cette problématique est posée d'emblée, dès l'introduction et les premiers entretiens: il s'agira de "Tenter de démêler les nœuds que tisse, entre le savoir et l'opinion, le va-et-vient des concepts et des représentations. Tout se joue peut-être au niveau de la transmission du savoir, où abondent pièges et écueils, et où personne, ni ceux qui cherchent à transmettre ni ceux qui désirent recevoir, n'échappe aux projections, confusions, amalgames, phantasmes et autres sources de malentendus" (p. 7).

Entre les scientifiques et le public, les journalistes jouent un rôle essentiel: ce sont eux qui font l'éducation, même si cela n'est pas toujours admis explicitement: "De façon plus générale, les journalistes ont choisi d'exprimer ce que l'on appelle en démocratie l'opinion publique. Mais personne n'est dupe et eux non plus: ils savent bien qu'à la fois ils l'expriment et la façonnent. Par conséquent, ils savent bien qu'ils ont un rôle éducatif, dans la mesure où ils ont une influence sur l'opinion. Qu'est-elle, cette influence, si ce n'est l'éducation la plus efficace?" (p. 17). On est donc en droit d'exiger beaucoup du journaliste et du pouvoir médiatique en général. Mais celui-ci, que Atlan qualifie de "poétique", a choisi les images, lesquelles s'offrent à toutes sortes de manipulations; les scientifiques doivent y être attentifs: "Si les images touchent plus que les idées, les scientifiques doivent contrôler les images utilisées par les journalistes" (p. 15). Cependant, il arrive que les scientifiques eux-mêmes fassent du spectacle, se livrent à des extrapolations discutables ou, pour répondre au besoin de représentation globale de l'univers, tombent dans le récit mythique, racontent &endash;et se racontent&endash; les belles histoires qu'attend le public. D'où l'obligation pour le journaliste d'assumer un rôle critique. "C'est le rôle des journalistes scientifiques de faire la part entre savoir objectif bien établi dans un domaine limité et opinions discutables sur des extrapolations et des prédictions éventuelles" (p. 82). Un des grands problèmes de la vulgarisation &endash;thème sur lequel les auteurs reviennent à plusieurs reprises&endash; consiste précisément à manifester la différence entre la réalité et les théories scientifiques, lesquelles ne sont jamais que des modèles.

L'affaire du sang contaminé en France est prise comme cas exemplaire des rapports difficiles et des malentendus entre scientifiques, journalistes, public, politiques. Les auteurs y consacrent de nombreuses pages, pleines d'intérêt, dans lesquelles sont examinés, notamment, les illusions de l'institution scientifique et médicale sur l'infaillibilité du savoir et de la technique, les travers de l'information et le processus typique de recherche du bouc émissaire.

Également d'un grand intérêt pour les chercheurs en communication sociale sont les nombreuses réflexions au sujet du rôle des mots et des métaphores dans l'élaboration et la transmission des connaissances scientifiques. Une métaphore, comme celle de programme génétique, peut être utile, mais il faut en reconnaître les limites, car elle peut devenir un écran et empêcher la recherche de progresser. Il faut pouvoir en changer. Après avoir rappelé comment le mot "code" issu de la cybernétique s'est introduit en biologie, les auteurs rendent sensibles les effets de ce type d'emprunt en imaginant ce qui aurait pu se produire dans d'autres circonstances historiques favorisant d'autres glissements de mots.

Les questions éthiques, qui constituent bien sûr un thème central du livre, sont l'occasion pour Atlan d'affirmer la séparation des domaines et des discours. Sur la morale, la biologie n'a rien à dire: "Pour la morale, on veut des règles qui soient garanties par la vérité de la science. Or la morale nous dit qu'il ne faut pas tuer, mais la science ne nous dit rien là-dessus… C'est beaucoup plus difficile" (p. 191). C'est d'autant plus difficile que l'éthique, bien que disposant de principes généraux, doit rester concrète et définir ses positions au cas par cas.

Soulignons, pour terminer, l'intérêt que confère au livre la forme dans laquelle il a été conçu. Plus que l'exposé classique, l'entretien donne au cheminement de la réflexion l'occasion d'aborder une grande variété de thèmes et de problèmes interreliés et d'ouvrir à leur sujet de nombreuses pistes de réflexion.

 

Jean-Pierre MEUNIER


Jean-Pierre MEUNIER - 19/01/99