Thématique de recherche


Ma recherche porte sur l'attitude "naturelle" par rapport au monde. Je m'intéresse tout particulièrement aux transformations de cette attitude qui découlent de la prolifération d'expériences quotidiennes mettant en scène; des objets techniques ou, plus généralement, des objets transitionnels dont le comportement ressemble à celui des humains. Ma thèse est que la prolifération de ces expériences participe de la reconstruction d'un monde de la vie (A.Schutz, etc.). Cette hypothèse s'oppose à d'autres paradigmes de sociologie critique, qui voient dans les technologies une menace pour l'expérience qu'ils appauvriraient. La mise en avant de la dimension de l'usage me semble ne pas confirmer ce scénario. Cela ne signifie pas qu'il faille, comme le font beaucoup d'enthousiastes de la "société de communication", faire de l'objet technique le salut de la modernité. Quelques hypothèses et choix méthodologiques permettront de préciser ce point de vue.

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a. Une sociologie des expériences


1) Les formes culturelles peuvent être comprises comme des réseaux d'expériences qui se renvoient les unes aux autres. Ces expériences peuvent sans doute donner lieu à des constructions langagières ou théoriques, mais ce n'est pas cet aspect qui m'intéresse.

2) Pour moi, les expériences sont des unités de premier degré. Cela signifie que mon unité d'analyse est l'expérience, et non, par exemple, l'individu qui "fait l'expérience de quelque chose", ni l'"objet dont il est fait l'expérience".

3) Dans toute expérience sont mises en jeu trois types d'"adresses au monde": "je", "tu" et "il"; "sujet", "autre" et "objet". Ces adresses ne sont pas données d'avance. Elles se constituent dans une grammaire en se décantant d'expériences indifférenciées (J.-M. Ferry).

4) La différenciation des adresses n'est pas donnée une fois pour toute. Lorsque ces adresses sont mobilisées dans l'expérience, c'est toujours à la fois sous le mode de l'évidence et du doute. L'expérience est une tension continuelle entre différenciation et indifférenciation, et dans cette tension le langage vacille, et en vacillant, il se rétablit.

5) Cette tension découle du caractère transitionnel de toute expérience. Cela est vrai pour les expériences esthétiques et culturelles au sens "noble" du terme, mais également pour toutes les expériences quotidiennes. Par "transitionnel", nous entendons que l'expérience appartient à une "aire intermédiaire" où l'étrangèreté radicale du monde est mise entre parenthèses (D.W. Winnicott).

6) Le désenchantement du monde propre à la modernité a été lié au désir d'établir un langage correspondant au réel. Sur le plan du langage, la modernité est une succession de "mauvaises nouvelles" qui débouchent sur l'idée d'absurde. Cependant, la modernité a été également une succession de "bonnes nouvelles" sur le plan du faire silencieux, de la prolifération des hybrides humains-non-humains (B.Latour).


b. Une sociologie de la bienveillance


7) Tous les hybrides fabriqués dans la modernité ont pour fonction de rendre le monde plus conforme aux désirs des hommes modernes. C'est parce qu'ils tentent de rendre le monde magique que les hommes se rendent compte qu'il n'est pas magique du tout, ou vice-versa.

8) Le passage des sociétés modernes productivistes à la "société de la communication" correspond à un retournement de la fonction des hybrides. Dans un premier temps, le progrès technique s'orientait essentiellement vers le monde de la production; dans un second temps, il s'oriente vers le monde de la consommation quotidienne.

9) À partir du moment où elles sont dirigées vers la vie quotidienne, les techniques deviennent de nouveaux partenaires de l'expérience; elles acquièrent une dimension identitaire. Elles sèment le trouble dans les adresses au monde, trouble salutaire (S.Turkle).

10) L'existence d'objets techniques extrêmement perfectionnés n'est pas intéressante en soi. C'est plutôt la prolifération d'expériences autour de la technique qui m'intéresse. Ces différentes expériences renvoient les unes aux autres et se structurent en réseaux.

11) Un réseau qui se densifie acquiert le statut d'un monde (E.Husserl, etc.). J'appelle monde un réseau d'expériences tellement touffu qu'il devient presque impossible de "tomber dehors". Un réseau peu dense masque le chaos; un réseau dense au point d'être un monde masque qu'il le masque.

12) L'idée de bienveillance revient à celle de confiance dans le monde. Cela consiste à dire que le "vraisemblable" est du côté de l'ordre et non du chaos. La confiance consiste à dire que toute erreur ne sera pas forcément sanctionnée, qu'il existe une certaine tolérance à notre égard (A.Giddens e.a.).

13) C'est du "monde" que doivent venir les "situations rassurantes" qui permettent de lui faire confiance. Mais si on laisse le monde faire, il est vraisemblable qu'il ne se montre pas spécialement bienveillant. La culture consiste à créer un monde bienveillant, qui vient au devant de nos désirs et accomplit ses promesses. Les machines identitaires font cela; c'est en ce sens qu'on peut parler à leur propos de réenchantement du monde (M.Gauchet).

14) La "chute hors du monde" peut prendre deux formes: l'ennui et l'anxiété (M.Csikszentmihalyi). L'ennui est l'angoisse du trop vide et l'anxiété, l'angoisse du trop plein. L'angoisse est un vertige dû à l'insuffisante bienveillance du monde. L'ennui et l'anxiété ne sont pas des expériences mais plutôt des situations où on ne parvient pas à constituer une expérience, une illusion (in ludio, enjeu). Ce sont deux problèmes sociaux contemporains qui renvoient à la thématique de la dualisation de la société (V.Nahoum-Grappe, A.Ehrenberg, etc.). Nous opposons à l'idée d'une rencontre avec l'Être (M.Heidegger), l'idée du réel comme point d'horreur (J.Lacan). Cette opposition n'est pas métaphysique: simplement, en termes sociologiques, l'illusion nous semble être un concept moins hasardeux que la vérité.


c. Une sociologie des médiations


15) Les expériences techniques ont toujours pour objectif de lutter contre l'ennui et l'anxiété. Cela peut prendre une forme cognitive ou affective. La technique est la troisième médiation culturelle, après l'imaginaire et le symbolique. Une médiation culturelle est une mise en scène rendue possible par le fait que l'"autre" est toujours susceptible de nous réserver une "bonne surprise". La médiation imaginaire renvoie au stade du miroir et la médiation symbolique, à l'Īdipe.

16) Les médiations sont des forces de transformation des situations en expériences. Elles démultiplient le potentiel de mobilisation et ordonnent les sollicitations du monde. La modernité s'est construite sur l'articulation des médiations symboliques et imaginaires. Cette articulation ne suffit plus aujourd'hui, et c'est pour cette raison que de nombreuses situations basculent dans l'ennui ou l'anxiété. Les médiations techniques rappatrient ces situations dans le giron de l'expérience (A.Ehrenberg).

17) Les médiations ont une structure oraculaire: elles sont toujours déjà-là, toujour annoncées, et pourtant, elles sont toujours surprenantes en ce qu'elles se déroulent exactement comme elles avaient été annoncées (C.Rosset). Sur le plan individuel, il est possible de tenir un discours évolutionniste sur la succession des médiations, mais pas sur le plan culturel.

18) Le continuum des expériences qui constitue le monde va de la "veille" à l'"excitation". Le champ des médiations techniques propose des expériences qui s'étendent tout au long de ce continuum. 19) Les médiations ont lieu aux expériences les plus extrêmes. Elles sont un sortie du monde de l'expérience qui ne remet pas en question la bienveillance du monde, mais plutôt en donne une nouvelle version, une nouvelle démonstration. Elles se situent à l'intersection de l'expérience, de l'ennui et de l'anxiété.

20) Le nouveau ne remplace pas l'ancien mais le replace. Les objets les plus "originaux" d'une époque ne sont pas les objets les plus représentatifs de cette époque. Il est possible de détecter dans des formes anciennes les préfigurations de formes nouvelles (A.Ehrenberg). La télévision est une forme ancienne qui préfigure les technologies de la communication; la morphine est une forme ancienne qui préfigure le Prozac; les animaux domestiques ou les esclaves préfigurent les algorithmes d'intelligence artificielle. Il m'intéresse plus de voir comment on fait du neuf avec le vieux que comment on fait du vieux avec le neuf.

21) La prolifération indispensable à l'édification d'un réseau-monde ne peut pas être le fruit du hasard ni de la créativité individuelle. Elle doit avoir un soubassement institutionnel suffisamment fort; j'étudie ce soubassement à partir de l'articulation des notions d'utilité et d'usage, qui débouchent sur une théorie des marchés des biens identitaires. Je comprends le marché comme une forme culturelle, une interprétation de la réalité.

22) En termes normatifs, cette manière d'aborder les choses me conduit à remplacer une théorie de l'aliénation, comme celles de l'École de Francfort, par un paradigme de la barbarie (M.Henry). Le paradigme de la barbarie raisonne en termes de risques alors que les paradigmes de l'aliénation renvoient à l'idée d'une décadence (cfr. H. Arendt, T.Adorno).