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André Akoun, La communication démocratique et son destin, Paris, P.U.F., 1994

recension rédigée par Emmanuel Belin

 

L'approche scientifique de l'impact sur le public des formes médiatiques qu'on lui propose laisse en jachère la question importante du sens global de la communication dans notre société. Or, c'est justement cette question qu'il s'agit de poser, dit Akoun, dans la mesure où la médiatisation technique modifie en profondeur la nature des processus interactionnels au fondement de la modernité et de la démocratie. D'abord, il indique que la communication entre les êtres humains au sein d'un espace public où s'affrontent des positions différentes ne peut se produire que si est dépassé le paradigme du transfert d'information. En effet, ces conceptions tendent à poser qu'une communication réussie est celle où est atteinte la transparence, l'immédiateté, comme si les protagonistes se fondaient en une unité de savoir fusionnelle ; or, cette conception nie la constitution de l'homme comme sujet de langage, c'est-à-dire comme être ontologiquement divisé, division qui l'ouvre à la dimension symbolique structurant l'espace privé en ouverture à l'autre au travers d'un principe tiers &emdash; qu'il soit fixe ou mobile. Ensuite, Akoun retrace les grandes lignes du destin de la modernité, depuis l'arrogance institutive des droits de l'homme comme prétention à l'universalité (homme pris d'emblée dans la distinction entre un espace privé et un espace public régi par la Raison moderne, c'est-à-dire le consensus des volontés), jusqu'aux formes fragmentées de la dernière modernité, où la recherche de jouissance privée prend le pas sur la participation au débat public, l'autre n'apparaissant plus que comme promesse de rétablissement d'une fusion impossible. Cette fragmentation et ce repli narcissique, Akoun les comprend en phase avec la médiatisation de la communication, qui aboutit à "fabriquer un élément (au sens où on dit de la mer qu'elle est un élément) composé d'images où l'intention apparente d'information renvoie à une communication qui est tout autant communication qu'incommunication" (p. 64). Les recherches en sociologie des médias, focalisées sur un déterminisme technologique ou la recherche d'effets mesurables sur des variables prédéfinies, ne peuvent appréhender le fait crucial que la médiatisation globale du lien social conduit à une résorption de l'axe symbolique dans l'axe imaginaire, c'est-à-dire à une dégénérescence du sujet moderne, doté d'un quant-à-soi, vers l'individu narcissique, pur reflet de son environnement, entièrement dissout dans le principe de plaisir. Citons encore l'auteur : "[C]e n'est pas d'inertie qu'il s'agit, c'est d'un nouveau rapport au monde, un rapport où l'imaginaire se substitue au symbolique, où Narcisse supplante Œdipe et où la Loi cesse de l'être [...]. Ce mouvement de l'abolition des distances est celui-là même qui répond à la hantise de la séparation du moi avec autrui, avec le monde et avec soi-même [...]. Car cette volonté d'ubiquité, cette frénésie d'un monde où tout se donne à moi, chez moi, dans ma batterie d'écrans, sans que j'aie à affronter réellement la réalité, cette illusion de la transparence possible qui fait que les choses s'offriraient sur toutes leurs faces en même temps, parce qu'il n'est pas d'arrière-fond obscur qui résisterait à la toute-puissance du regard, qu'est-ce donc d'autre que la description du monde de l'imaginaire ?" (p. 83-84). Dans ce monde désymbolisé, la réalité du manque débouche sur la rage et sur la frénésie. Enfin, prenant acte de tout cela, Akoun tente de comprendre le malaise de l'identité dans la société contemporaine. Ce malaise résulte avant tout de la captation du sujet dans l'autre, en une relation fusionnelle où n'intervient plus de tiers symbolisateur, et donc où tout référent ultime disparaît. Dans les sociétés démocratiques, l'abolition des garants métasociaux préservait cette référence grâce au langage actualisé dans des discussions où est cherché l'accord des volontés au sein d'une raison. Dans notre société, cette logique est dissoute dans la sophistique publicitaire où est présenté comme public un mode d'être privé fondé sur la jouissance immédiate, sur le jeu des apparences et des simulacres.

La thèse défendue ici par Akoun, et dont on peut retrouver des aspects chez Kundera (jeu de la séduction) ou encore chez Daney (distinction entre l'image et le visuel) est sans nul doute à creuser. Elle indique à quel point le savoir scientifique académique est insuffisant pour décrire les réels enjeux de la société contemporaine ; toutefois, la promesse formulée en début d'ouvrage, de réconcilier la spéculation globalisante et les enquêtes myopes, n'est guère tenue. Parvenir à opérationnaliser intelligemment ces intuitions est, sans nul doute, une nécessité pressante pour la sociologie des médias et des communications "en temps direct".