|
|
|
recension rédigée par Emmanuel Belin |
Dans Le culte de la performance, Ehrenberg entamait cette anthropologie critique de la démocratie qu'on a longtemps crue impossible parce qu'émancipé, l'homme moderne ne pouvait être dévoilé. Le principe méthodologique en est simple : il s'agit de partir de ce que Touchard appelle des «zones de médiation» où les formes politiques s'actualisent dans des détails ordinaires, quotidiens. Une telle entreprise oscille entre un paradigme «cynégétique» et un autre «oraculaire» : dans la première version, la trace trahit, dans d'infimes détails, les circonstances de sa production ; dans la seconde version, elle joue comme une métaphore permettant d'appréhender une ambiance d'époque. Ces deux paradigmes s'entrelacent dans l'analyse que propose Ehrenberg autour d'objets saturés de sens sociologique. Le culte de la performance approchait la problématique de l'imaginaire moderne «côté jardin» à travers les figures de la compétition sportive et du Club. Dans L'individu incertain, on abandonne onguents camphrés et ambres solaires pour se pencher sur la face sombre de l'homme démocratique. "La rhétorique concurentielle des années 80, écrit l'auteur, laissait entendre que le premier venu pouvait réussir, celle d'aujourd'hui laisse craindre que tout citoyen peut sombrer dans la déchéance" (p. 17). C'est d'angoisse, d'ennui qu'il sera question, à travers deux expériences centrales de la vie contemporaine : l'usage de substances psychotropes d'une part, et la télévision relationnelle d'autre part. Soulignons-le : Ehrenberg n'écrit pas un livre sur «la drogue» et sur «les reality-shows» ; il pointe deux modes de gestion des tensions liées à une époque pour en saisir le sens profond. Somatisation et technologisation de la subjectivité : voilà les tendances lourdes qui, selon lui, redéfinissent le rapport que l'individu entretient avec lui-même et son milieu.
Somatisation d'abord. Ce qui est nouveau, ce n'est pas l'existence de substances apaisant les angoisses et modifiant les personnalités ; ce n'est pas non plus leur généralisation ni leur statut de fait social (qu'on songe à la place de l'alcool dans la société française). Ce qui change, c'est que les substances psychotropes, progressivement, apparaissent comme des prolongements mentaux de la subjectivité rendus nécessaires par les exigences de la vie démocratique. L'effacement des régulations collectives des trajectoires fait porter sur l'individu toutes les tensions, toutes les contradictions dont ces régulations le protégeaient naguère. La naissance de «drogues parfaites», démultipliant les performances personnelles comme sociales des individus affrontés à ces contradictions, participe donc d'une mutation sociologique de la subjectivité à l'époque moderne. Les questions républicaines et conservatrices autour des drogues &emdash; drogue antisociale, drogue-dépendance, drogue-contestation, drogue-décadence : autant de figures où elle apparaît comme une enflure d'une sphère privée toujours décrite comme lieu d'aliénation et de crispation &emdash; sont renversées par ces nouvelles drogues sans toxicomanie, intensificateurs de vie et habilitateurs sociaux. La question qu'elles posent en revanche est celle du remplacement du symptôme par la norme, et a contrario, de la signification de la souffrance. Ce remplacement n'est pas sans risques : "D'abord, l'accroissement inflationniste de la position d'autorité de la position médicale [...]. Ensuite, la pathologisation des traits de personnalité risque d'exclure les non-adaptés psychologiquement [...]. Enfin, des difficultés croissantes à supporter les frustrations, faute de disposer de moyens de différencier souffrances pathologiques et malheurs ordinaires, peuvent contribuer ainsi, dans un cercle vicieux, à supporter de moins en moins les problèmes sans assistance chimique" (p. 150). C'est donc bien à un mythe au sens fort qu'on a affaire : les psychotropes résolvent imaginairement des tensions structurelles liées à une forme d'organisation sociale &emdash; un mythe moderne.
Où les drogues représentaient une avant-garde, la télévision relationnelle apparaît comme une tentative poussive de résoudre les nouveaux problèmes de la subjectivité à partir d'instruments anciens. Ici aussi les tensions se donnent à voir à partir du dispositif de leur gestion : "Les reality-shows sont seulement la partie émergée d'un style télévisuel qui se situe au cur des dilemmes contemporains de l'individualité qu'ils prétendent traiter efficacement tout en maintenant les fonctions distractives de la télévision. En effet, dans cette conjoncture où la norme centrale est la conquête de l'autonomie et l'exigence de mise en avant de soi, chacun peut, voire doit, être considéré comme le meilleur expert de sa propre vie et devrait le faire savoir &emdash; le communiquer &emdash; à tout le monde. La télévision, en se référant à un modèle de communication, est entrée dans l'âge de la médiation relationnelle tout en restant une distraction de masse : ces émissions mettent en forme la relation entre l'un et l'autre, elles lui offrent une scène publique, fournissent du sens à chacun sur les difficultés relationnelles et, pour une partie d'entre elles, un cadre d'action aux protagonistes comme aux téléspectateurs. Au-delà des reality-shows, se met en place un paradigme télévisuel qui allie rêves et évasion à la fabrique de l'individualité" (p. 171). Sans reprendre des idées dont l'essentiel est connu depuis le dossier d'Esprit sur la question (janvier 1993), remarquons que, pour l'auteur, cette néo-télévision qui pousse dans les fissures de l'État-social n'est qu'une première approximation de l'électronisation de la relation, c'est-à-dire d'une inscription de la subjectivité au sein des technologies de la communication. Interactivité, virtualité, ininterruption des flux, intelligence artificielle... la télévision serait l'ancêtre d'un futur terminal relationnel multimédia, médiation matérielle de toute transaction sur l'intimité &emdash; encore «médiation» est-il un terme dépassé, la performance technique renforçant toujours l'impression d'immédiateté. C'est ici que l'ouvrage, jusqu'alors analytique, prend le tour de l'essai prospectif, voire de la prophétie. Il n'empêche que, aussi bien en ce qui concerne l'utopie médicale que l'utopie technologique, des questions centrales sont abordées, qui indiquent toute la pertinence d'une anthropologie de la démocratie, dont on dira peut-être qu'elle acquiert dans ce second volet une indéniable maturité.