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Mes recherches se situent dans le domaine des nouvelles technologies de la communication et de l'information (NTIC). Je m'intéresse plus spécifiquement aux hypermédias et aux processus de navigation hypertextuelle, considérés d'un point de vue cognitif. Dans le cadre de mon DEA en communication, j'ai effectué une étude théorique préalable à la recherche que constitue ma thèse. Le texte qui suit expose les grandes lignes les acquis de cette étude théorique, et des pistes concernant la valisation empirique de celle-ci (1). |
Problématique générale
Nos recherches ont pour cadre général l'étude des effets cognitifs des hypertextes multimédias (ou hypermédias), considérés comme des outils cognitifs, dont les spécificités sémiotiques influencent les modalités cognitives d'appréhension des informations qu'ils contiennent. Nous entendons étudier l'influence de la réticulation hypertextuelle &endash;l'une des spécificités sémiotiques centrales de l'hypertexte&endash; sur la structuration du savoir acquis par l'utilisateur d'hyperdocuments.
Notre point de vue face à cet objet est " sémio-cognitif " : nous nous centrons sur des opérations cognitives soit spécifiques au support hypertextuel (conçu comme technologie intellectuelle &endash;Levy 1990) et à l'activité de navigation, soit impliquées par toute activité de 'lecture' (de livre, de film, d'hypertexte, etc.) mais telles qu'elles sont modulées par le support hypertextuel.
Nos recherches nous ont à ce jour mené à l'élaboration d'un modèle théorique, dont la validation empirique est planifiée pour les mois à venir. Nous présentons dans les lignes qui suivent les conclusions de cette phase théorique, lesquelles définissent les hypothèses qui guideront la phase empirique.
La navigation hypertextuelle, une activité complexe et multiple
Plusieurs facteurs font de la navigation hypertextuelle une activité complexe et exigeante, dont l'une des difficultés consiste à coordonner les différents types de tâches qu'elle englobe. D'abord, la manipulation d'un hypermédia s'effectue à travers la navigation, dans laquelle on est toujours " immergé " dans le document : l'accès simultané à des informations différentes y est toujours limité. Ensuite, les conventions d'organisation du contenu, de mise en écran sont loin d'être fixées, si bien qu'il n'existe pas (encore) d'organisations-types propres à des genres d'hyperdocuments. Enfin, l'hypertexte est dépourvu de parcours de lecture (au sens large) 'par défaut' unique proposé à l'utilisateur. Ce dernier doit constamment opérer des choix de lecture. Il lui incombe de reconstruire lui-même la cohérence de sa consultation.
Pour toutes ces raisons, l'hypertexte force une attention plus importante à l'organisation formelle du document, puisque celle-ci ne coule plus de source, au contraire du livre. Là où le lecteur peut se concentrer sur le contenu du livre qu'il consulte, l'utilisateur d'hypermédias doit donc gérer plus activement les différents types des tâches auxquels il est confronté.
La notion de structure renvoie dans les hypermédias à deux ordres de réalité différents : le contenu, les connaissances représentées d'une part (structure "informationnelle"), et leur expression dans l'hyperdocument, à travers le texte (structure rhétorique) et la réticulation proprement hypertextuelle (structure "interfaciale").
L'utilisateur n'a jamais accès à la structure informationnelle qu'à travers les structures propres au document (rhétorique et interfaciale). L'influence que nous postulons est donc celle de la structure interfaciale sur la structure informationnelle telle qu'élaborée par l'utilisateur.
Les compétences cognitives impliquées par la navigation hypertextuelle
Afin d'étudier l'influence de la structure interfaciale sur l'appréhension de la structure informationnelle, nous avons résolu d'examiner dans un premier temps les " bases cognitives " sur lesquelles repose chacune des tâches de l'utilisateur d'hypermédias, et ce pour mieux réunir ces " bases " en un modèle commun, et envisager alors les interactions possibles entre processus, compétences (etc.) impliqués par l'une ou l'autre tâche.
La première étape de notre recherche a ainsi consisté en une étude théorique des compétences cognitives centrales impliquées par la manipulation d'hyperdocuments. Plus spécifiquement, nous avons restreint notre champ d'investigation à deux types de compétences : celles de l'ordre de la cognition spatiale, intervenant surtout dans les tâches navigationnelles, et celles de l'ordre de la compréhension du langage verbal, intervenant en priorité dans les tâches informationnelles (2).
Les deux types de compétences (spatiales et linguistiques) étudiées semblent attribuer aux hypermédias deux statuts différents : un statut d'environnement dans lequel on navigue (en utilisant des compétences spatiales) d'une part (3), et un statut de document, dans lequel on acquiert des informations (en utilisant &endash;entre autres&endash; des compétences linguistiques).
En tant que document dans lequel on acquiert des informations, l'hyperdocument consulté est 'lu' par l'utilisateur. L'objectif de ce dernier est d'élaborer une représentation mentale cohérente des connaissances qui lui sont présentées. Cette élaboration constitue une activité foncièrement stratégique (4), permettant d'accomplir la tâche de façon flexible et économique (en termes de ressources cognitives), dans laquelle l'utilisateur lance des hypothèses interprétatives sur base d'informations toujours partielles. Elle est à la fois incrémentative (chaque nouvelle information est intégrée à la représentation précédente, et influe donc sur l'interprétation des suivantes) et constructive (c.-à-d. combinant les informations lues aux connaissances antérieures de l'individu) (5), et combine processus bottom-up (dans lesquels les informations ponctuelles amorcent l'élaboration de représentations abstraites de haut niveau) et top-down (dans lesquels ces représentations de haut niveau dirigent l'interprétation de l'utilisateur en regard des informations à venir).
En partant des informations textuelles à sa disposition, l'utilisateur opère cette construction en deux temps : il produit d'abord une représentation du texte, sur base de laquelle il élabore un modèle analogique de ce à quoi celui-ci réfère. Ce modèle constitue le but de la compréhension (6). La représentation linguistique ne constitue pas la seule base du modèle : celui-ci intègre les informations présentées sous forme verbale et non verbale (images, sons, etc.). Il mobilise de plus pour sa constitution (outre les informations présentées dans le document) les connaissances antérieures de l'individu et différentes informations 'contextuelles', au sein desquelles figurent les informations concernant la structure interfaciale du document.
En tant qu'environnement au sein duquel on navigue, l'hyperdocument fait l'objet d'une structuration complexe en termes d'images schémas spatiaux, par le biais de projections métaphoriques.
Cette assertion repose sur les thèses des expérientialistes (7); synthétisons celles-ci brièvement Nos expériences physiques du monde (le fait d'éprouver les capacités et contraintes de notre corps, les interactions quotidiennes avec les objets, etc.) forment un domaine d'expérience sur lequel nous avons une prise directe. Ceci signifie que ce domaine d'expérience nous est directement compréhensible. La compréhension de ce domaine consiste en ce que nous en percevons la structure, qui le rend cohérent à nos yeux. Cette structure est celle des images-schémas qui émergent de notre expérience : de nos interactions permanentes avec le monde émergent peu à peu des patterns récurrents, comportant un nombre limité de parties qui entretiennent entre elles des relations bien définies (CONTENANT, CHEMIN, COMPULSION, LIEN, CENTRE-PERIPHERIE, etc.). Ces patterns sont des images-schémas, dont la structure de chacun constitue une gestalt (la structure d'ensemble est plus " basique " et plus facilement compréhensible que les parties distinctes). En plus de rendre cohérente notre expérience physique, la structure des images-schémas nous permet d'élaborer des inférences. Leur projection sur un domaine d'expérience dont nous n'avons pas une compréhension directe (les affects, la pensée abstraite, etc.) en permet la compréhension métaphorique indirecte.
L'utilisateur d'hypermédias projette une partie de la structure image-schématique de plusieurs domaines d'expérience 'sources' sur le domaine de la navigation hypertextuelle (c'est donc tant le document que l'activité de navigation qui sont structurés en ces termes). En particulier, ces projections proviennent le plus probablement d'abord de notre expérience navigationnelle réelle, et de la dimension motrice de l'activité de manipulation hypermédiatique elle-même. Ces projections se combinent dans un espace mental mixte (blend &endash; Fauconnier & Turner 1994), de sorte que le domaine 'navigation hypertextuelle' est structuré par un ensemble enchevêtré d'images-schémas ayant des implications communes, et formant une structure cohérente pour sa compréhension indirecte.
En conséquence, les représentations élaborées par l'utilisateur pour se figurer l'organisation formelle de l'hyperdocument manipulé sont proches de cognitive maps (8). Ces représentations toujours partielles de l'environnement hypertextuel sont analogiques (9) et intègrent des composantes multimodales. Elles sont caractérisées par un isomorphisme (10) à l'espace topologique défini par l'hyperdocument (l'évaluation de la distance entre deux nuds tenant au nombre de transitions entre ceux-ci). Cet isomorphisme peut faire l'objet de distorsions plus ou moins importantes.
Ces représentations combinent plusieurs formes de connaissances sur l'hyperdocument en tant qu'environnement : des points de repères, des parcours (routes, acquises de façon privilégiée à travers la navigation 'immersive'), et des configurations (acquises soit sur base de la combinaison de routes et de la prise de distance, soit grâce aux plans de l'interface inclus au document). Nous posons qu'un même hyperdocument suscite l'élaboration de représentations multiples, portant sur des portions de celui-ci d'échelles différentes. Des relations d'emboîtement et d'abstraction / instanciation relient ces représentations, le tout formant &endash;selon nous&endash; un réseau schématique (11). Plus une représentation de ce type portera sur une portion large de l'hyperdocument, plus elle sera abstraite et schématique, et plus elle prendra la forme de connaissances configurationnelles. A l'inverse, les connaissances de parcours seront le propre de représentations de portions plus restreintes du document, qui seront plus spécifiées.
La structuration image-schématique spatiale, dont nous parlions plus haut, vaut aussi pour l'activité d'exploration des connaissances représentées dans l'hyperdocument. On peut donc supposer que l'utilisateur est à même d'élaborer une représentation de la 'topologie' des connaissances qu'il a acquises à travers sa consultation (relations entre notions, etc.). Cette idée devient intéressante dans la mesure où l'exploration du domaine de connaissances et celle de l'interface sont concomitantes : en conséquence, les topologies respectives devraient prendre la même forme.
Un modèle de la gestion des tâches
Afin de rendre compte de cette concomitance, nous proposons une version élargie du modèle ESP de Rouet et Tricot (Rouet 1995, Rouet et Tricot 1996, Tricot 1997). Pour Rouet et Tricot, la consultation d'un hypermédia est
- dirigée par une tâche (c.-à-d. une représentation d'un but à atteindre impliquant la mise en uvre de stratégies de sélection des informations, etc.),
- organisée selon un cycle se répétant à chaque choix de navigation opéré par l'utilisateur, le cycle ESP (Evaluating, Selecting, Processing). Par ses choix de navigation, l'utilisateur sélectionne une information, la traite (c.-à-d. la comprend et en élabore une représentation mentale (12)) et évalue si celle-ci satisfait le but recherché, auquel cas la recherche est arrêtée. En cas de non-correspondance, l'individu change de stratégie. En cas de correspondance partielle, le cycle ESP est relancé. A chaque étape, la représentation du but peut être modifiée en fonction des informations accumulées.
Selon nous, la tâche ne correspond pas nécessairement à la réponse à une question : elle peut être définie explicitement ou non, porter sur une information précise ou non (13), mais aussi concerner des informations de natures très diverses (organisation formelle du document, intentions du concepteur, fonctionnement technique, contenu informatif), et impliquer des opérations variées (comprendre, collecter, résumer, etc.).
Surtout, la consultation d'un hyperdocument ne peut être réduite à une seule tâche : plusieurs tâches différentes (14) la dirigent, qui sont organisées entre elles en fonction de leur importance respective et de leur subordination les unes aux autres. A chaque instant de la consultation, une macro-tâche domine les autres, et guide l'accom-plissement de celles-ci (15).
Les tâches étant multiples, les objectifs en regard desquels la pertinence de l'information est évaluée sont démultipliés. L'utilisateur doit régulièrement commuter d'une tâche à l'autre pour intégrer les informations, et &endash;en conséquence&endash; intervertir l'ordre d'importance des tâches qu'il gère.
Nous avançons que la concomitance des différentes tâches et leur subordination les unes aux autres rend l'information traitée dans le cadre d'une tâche exploitable dans le cadre des autres. En particulier, la tâche dominante doit pouvoir bénéficier des acquis des tâches subordonnées. Ainsi, dans une perspective où la tâche dominante est l'acquisition de connaissances, l'intégration de ces connaissances en un tout cohérent doit pouvoir se fonder tant sur la structure rhétorique du texte que sur la structure interfaciale, le type de relation pragmatique induite par le document, etc. Ceci fonde la possibilité de l'influence de la structure interfaciale sur l'appréhension de la structure informationnelle.
Poursuite de la recherche
Nous entendons poursuivre le travail entamé de deux façons : validation empirique du modèle théorique présenté plus haut d'une part, et approfondissement des fondements théoriques de celui-ci d'autre part.
La validation empirique &endash;reposant sur un dispositif expérimental en cours de conception&endash; portera sur deux aspects de nos conclusions théoriques : le recours à des compétences spatiales dans l'activité de navigation hypertextuelle et l'influence de l'appréhension de la structure interfaciale sur la structure informationnelle, qui constitue la véritable pierre d'achoppement de nos recherches. Nous ne nous investirons pas dans la validation empirique du volet " mobilisation de compétences linguistiques &endash; compréhension du contenu informatif de l'hyperdocument " de notre modèle. En effet, nous estimons que cette problématique a déjà fait l'objet de suffisamment de recherches (16).
Parallèlement à la validation de nos hypothèses, nous entendons également mener un approfondissement théorique du cadre général dans lequel s'insère notre recherche. Deux sujets retiendront notre attention :
- les rapports entre pensée et signes d'une part (La pensée précède-t-elle ses moyens d'expressions ? ou ceux-ci sont-ils sa condition de possibilité ? Dans quelle mesure peuvent-ils la façonner ?, etc.) ;
- et les rapports entre la connaissance et son objet de l'autre (la connaissance est-elle reproduction mentale des objets du monde réel, de leurs propriétés et relations, tels qu'ils existent réellement, ou le fait de connaître participe-t-il lui-même à la co-construction de notre réalité ? (17)).
Remarque
L'exposé qui précède est largement repris de notre mémoire de DEA :
FASTREZ Pierre, Aspects sémio-cognitifs de la navigation hypertextuelle. Approche théorique, mémoire de DEA, département de communication, UCL, juin 1999, ronéo, disponible ici au format PDF.
Bibliographie citée
Notes