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Ce texte est un document de travail. Il
se borne à reprendre les thèses
présentées dans l'ouvrage qu'il résume,
sans commentaire ni travail interprétatif d'aucune
sorte. |
S'opposant au paradigme objectiviste en ce qu'il va à l'encontre d'une prise en compte de l'imagination dans la conception de la cognition humaine, cet ouvrage s'inscrit en droite ligne dans la perspective ouverte par Metaphors we live by. L'auteur plaide en effet pour la reconnaissance du rôle joué par l'imagination dans toute signification, dans notre appréhension de la réalité, dans notre façon de donner sens à notre expérience : " any adequate account of meaning and rationality must give a central place to embodied and imaginative structures of understanding by which we grasp our world. " (p. xiii). Johnson fait un inventaire sommaire des domaines des sciences cognitives dans lesquels des recherches récentes sont venues mettre en doute le paradigme objectiviste (étude des catégorisations, du cadrage des concepts, des métaphores, de la polysémie, du changement sémantique historique, des systèmes conceptuels non-occidentaux, et de la croissance des connaissances).
La nécessité de prendre en compte le corps humain dans toute théorie de la signification ou de la raison est avancée. Trois mots-clés à cette étude sont avancés : corps, compréhension et expérience.
In this book, then, the term "body" is used as a generic term for the embodied origins of imaginative structures of understanding, such as image schemata and their metaphorical elaborations. An alternative way to state my project is to say that, contrary to Objectivism, I focus on the indispensability of embodied human understanding for meaning and rationality. (p. xv)By contrast [to its Objectivist account], experience involves everything that makes us human - our bodily, social, linguistic, and intellectual being combined in complex interactions that make up our understanding of our world. (p. xvi)
We human beings have bodies. We are "rational animals," but we are also "rational animals," which means that our rationality is embodied. (p. xix)
Johnson veut envisager les façons dont les structures corporelles de notre expérience interviennent dans les domaines abstraits de l'intellection et fournissent des patterns d'inférence. Les mouvements de notre corps, la manipulation d'objets, impliquent des patterns récurrents sans lesquels notre expérience serait chaotique et inintelligible. Johnson traite ceux-ci en termes d'images schémas, ayant d'abord la structure d'une image, et émergeant comme des gestalts structurées de notre expérience. Leur projection métaphorique sur des domaines plus abstraits de notre expérience en permet la compréhension.
Ces images schémas sont " controversiales " pour deux raisons :
Johnson donne une définition de l'imagination : " a basic image-schematic capacity for ordering our experience ; it is not merely a wild, non-rule-governed faculty for fantasy and creativity. "
My central purpose is to develop a constructive theory of imagination and understanding that emphasizes our embodiment as the key to dealing adequately with meaning and reason (p. xxi)
Les théories objectivistes de la signification et de la raison sont passées en revue (pp. xxii-xxv). La première rend compte de la signification en termes de relation abstraite entre des représentations symboliques et la réalité objective. La seconde définit la raison comme une manipulation des connections entre symboles, sur base de règles de logique formelle. Les deux supportent l'existence d'un " God's eye view ", rendant compte parfaitement de l'état du monde externe (entités, propriétés et relations).
Johnson détaille ensuite les reliquats cartésiens et kantiens qui fondent la prégnance du paradigme objectiviste dans notre culture. Ceux-ci s'axent autour de la distinction entre le formel, conceptuel (tenant à l'esprit) et le matériel, physique, (tenant au corps), que Descartes institue par le doute systématique (" Nous sommes des êtres pensants, donc ce que nous connaissons le plus intimement, ce sont les structures de notre esprit, et non nos corps ", ce qui écarte le corps de la raison), et que Kant renforce en distinguant le formel (conceptuel) et le matériel (perceptuel, sensible) dans les aptitudes cognitives de l'homme. Ceci contribue à exclure l'expérience corporelle (et la compréhension qu'elle procure) de toute théorie de la signification.
Quatre approches de la sémantique héritées de l'objectivisme sont envisagées :
Johnson détaille enfin le projet qu'il développe dans cet ouvrage, où il dit adopter une approche de phénoménologie empirique, et tenter une " géographie de l'expérience humaine ".
Le point de vue traditionnel des linguistes selon lequel la signification est d'abord et avant tout dans les phrases a mené à la conception (excessive) de celle-ci en termes propositionnels, ce que Johnson entend combattre. Pour lui, la signification s'ancre dans des structures imagées-schématiques qui ne sont pas propositionnelles au sens traditionnel, et qui permettent l'élaboration de représentations propositionnelles. La signification n'est pas qu'une affaire de mots.
Johnson affirme cependant que les images schémas sont propositionnelles si l'on définit une proposition comme suit : " A proposition exists as a continuous, analog pattern of experience or understanding, with sufficient internal structure to permit inferences " (p. 3-4). Cette définition se départit de cinq autres (traditionnelles) mettant toutes en exergue le caractère fini de la proposition, ce qui ignore certaines propriétés des images schémas (les transformations qu'on peut opérer sur elles - cfr. p. 3).
A partir d'un exemple (un extrait d'interview ou un homme décrit les raisons qui l'amèneraient à violer une femme), Johnson montre que la signification du discours ne peut être réduite à des propositions et des concepts littéraux, reflétant des aspects objectifs de la réalité. Dans l'exemple, Johnson montre comment différentes structures schématiques émergeant de notre expérience, différentes projections métaphoriques, et différents modèles de sens commun (folk model) s'entrecroisent pour rendre le discours de l'intéressé signifiant et compréhensible .
I am perfectly happy with talk of the conceptual / propositional content of an utterance, but only insofar as we are aware that this propositional content is possible only by virtue of a complex web of nonpropositional schematic structures that emerge from our bodily experience. (p. 5)
Johnson montre notamment comment le locuteur opère des inférence logiques sur base de prémisses métaphoriques, ce qui est en désaccord profond avec les fondements de la logique formelle (mais toujours est-il que la signification de ses propos passe par là...). L'émergence des concepts de force et de responsabilité (intervenant dans la signification de l'extrait) à partir de notre expérience corporelle du monde est détaillée (depuis nos interactions directe avec le monde jusqu'à la projection de leur structure sur des domaines abstraits).
Johnson revient en détails sur la notion d'image schéma. Son projet est de considérer la signification (meaning) linguistique (qui constitue son principal objet d'étude) comme un cas particulier de la signification (meaningfulness) en général.
Il commence par distinguer sa notion d'image schéma de la définition plus classique qu'en donnent les sciences cognitives (i.e. Rumelhart, Schank et Abelson - connaissances générales propositionnelles sur des objets, actions, événements, etc. pouvant être instanciés), tout en en reconnaissant la pertinence. Sa conception se rapproche plus de celle de Neisser (1976), et se fonde sur celle de Kant, pour qui le schéma assure le lien entre percept et concept.
A partir de l'image schéma de contenance, Johnson montre comment ces structures préconceptuelles ont des implications (entailment) rationnelles , qui contraignent les inférences possibles. Pour un cas tel que l'orientation dedans-dehors, il existe non pas un schéma unique mais un petit nombre de schémas émergeant de notre expérience du monde.
L'auteur différencie ensuite la notion d'image schéma (ou schéma incarné) des propositions (" they are not subjet-predicate structures [...] that specify truth conditions or other conditions of satisfaction " p. 23) et des images (" They are structures that organize our mental representations at a level more general and abstract than that at which we form particular mental images " p. 23-24). Les images schémas ne sont pas limités à la modalité visuelle (ils intègrent des composantes kinesthétiques), et l'on peut leur appliquer des opérations mentales analogues aux opérations spatiales (rotation, etc.). Différentes opérations schématiques et non propositionnelles sont cités (path-focus to end-point-focus, following a trajectory, etc.), qui témoignent du niveau d'abstraction supérieur aux images. Les images schémas sont plus abstraits et plus malléables en regard de la connaissance générale que les images mentales. Johnson réfute l'argument de Pylyshyn selon qui toute image, tout schéma ne serait qu'un épiphénomène, représenté in fine en mémoire sous forme propositionnelle.
The upshot of this section is that image schemata and their transformations constitue a distinct level of cognitive operations, which is different from both concrete rich images (mental pictures), on the one side, and abstract, finitary propositional representation, on the other. (p. 27)Normally [...], a given schema will have a small number of parts standing in simple relations. (p. 28)
Johnson énonce alors sa définition des images schémas :
A schema consists of a small number of parts and relations, by virtue of which it can structure indefinitely many perceptions, images, and events. In sum, image schemata operate at a level of mental organization that falls between abstract propositional structures, on the one side, and particular concrete images, on the other.The view I am proposing is this : in order for us to have meaningful, connected experiences that we can comprehend and reason about, there must be pattern and order to our actions, perceptions, and conceptions. A schema is a recurrent pattern, shape, and regularity in, or of, these ongoing ordering activities. These patterns emerge as meaningful structures for us chiefly at the level of our bodily movements through space, our manipulation of objects, and our perceptual interactions. (p. 29)
Il insiste ensuite sur l'aspect dynamique des schémas, pour deux raisons :
La compréhension n'est donc pas l'application de concepts, propositions, schémas, etc. statiques, mais -en plus de la compréhension propositionnelle- elle est une activité d'organisation de notre expérience par les image schémas.
La section suivante est une étude de cas, sur le schéma de l'orientation dedans-dehors. A partir d'une étude des constructions (en Anglais) du type verbe + out, Johnson montre comment différents (3) schémas peuvent être dégagés. Emergeant de notre propre expérience corporelle (comme contenant ou comme contenu, cas prototypes), cette orientation rend intelligible nos interactions quotidiennes avec différents objets (nous expérimentons des patterns récurrents au travers de ces dernières). Elle peut ensuite être projetée sur des objets inanimés (premier écart par rapport au prototype), puis, métaphoriquement, sur des domaines non physiques. Johnson montre comment les éléments compris dans le schéma (landmark et trajector) sont " remplis " par des éléments abstraits, qui sont pris dans la relation schématique de la même façon que dans les cas physiques (ex.: " Il est sorti de ses problèmes ", " Il sort de la chambre "). Il montre ensuite que chacune des applications de ce schéma implique intrinsèquement une perspective, soit qu'elle soit unique (" Ils l'ont jeté hors du café ", où le point de vue est interne au landmark, le café ; " Honda vient de sortir un nouveau modèle ", où il est hors du landmark), soit qu'elle puisse être multiple, et dépende du contexte. Dans tous les cas, le schéma fournit de la (some) perspective.
A la fin du chapitre, Johnson montre, très habilement, comment notre conception de la raison et de la logique formelle s'ancre dans notre expérience du monde, à partir de l'exemple de la discussion rationnelle (structurée métaphoriquement en termes de chemin parcouru, les propositions étant des lieux sur le chemin, ou plus précisément des containers). La métaphore du container, appliquée aux catégories, entraîne leur exclusivité, ainsi que le principe de transitivité, et la conception de la négation comme étant tout ce qui tombe en dehors d'une catégorie donnée. Le raisonnement abstrait se base donc sur la projection de la métaphore du container sur d'autres domaines, la structure de celle-ci conservant les possibilités d'inférences.
Après avoir détaillé la nature (non propositionnelle) des images schémas, Johnson s'intéresse de plus près à leur structure interne. Celle-ci est décrite en termes de gestalt. Les gestalts expérientielles ne sont ni arbitraires ni des touts indifférenciés non structurés ; elles sont un principe structurant la signification, construisant des touts cohérents, significatifs et unifiés au sein de notre expérience et de notre cognition, et permettant des inférences dans notre système conceptuel.
Le chapitre se base sur l'exemple de la gestalt expérientielle de force.
In order to survive as organisms, we must interact with our environment. All such causal interaction requires the exertion of force, either as we act upon other objects, or as we are acted upon by them. Therefore, in our efforts at comprehending our experience, structures of force come to play a central role. [...] I want to explore the way in which patterns of typical experiences of force work their way up into our system of meaning and into the structure of our expression and communication. (p. 42)
Johnson part de la constatation que les forces (physiques) sont omniprésentes dans notre environnement, à tel point que nous ne les remarquons que quand elles sont extraordinairement fortes ou déséquilibrées. Il nous faut donc éviter de les tenir pour acquises. Johnson décrit les caractéristiques de la gestalt structure de force soit " an organized, unified whole within our experience and understanding that manifests a repeatable pattern or structure " (p. 44, je souligne) :
La structure en gestalt d'un image schéma pourrait bien sûr être analysée en fonction de ses parties séparées, mais on y perdrait l'unité significative qui fait sa spécificité. Johnson cite d'autres formes de gestalts : les structures catégorielles, les projections métaphoriques et les patterns narratifs unifiés.
Afin de poursuivre son analyse, montrant comment la signification s'ancre dans de telles gestalts, Johnson détaille et schématise (par des diagrammes) quelques gestalts image-schématiques plus spécifiques portant sur al force ou les relations de force :
Cette sélection sommaire d'exemples nous montre que la cohérence et la signification de notre expérience dépend de telles gestalts image-schématiques et hautement structurées.
Johnson explore ensuite comment les gestalts de force interviennent dans la signification des verbes modaux (must, can et may) en tant que structures de la signification (et pas seulement background de celle-ci), et ce dans trois domaines : le domaine socio-physique (root sense), le domaine épistémique (de la logique rationnelle, epistemic sense) et la structure des actes de langage.
La modalité est ici prise dans la signification qu'elle a dans nos interactions quotidiennes (vs la conception de la logique formelle). Le domaine sociophysique est celui de nos interactions physiques et sociales avec notre environnement.
A mon sens, dans les cas où la nature de la force est sociale, on se trouve déjà dans un cas de projection métaphorique, utilisant la gestalt émergeant de notre interaction physique avec les objets pour rendre intelligible de domaine des interactions sociales.
S'appuyant sur les thèses de Sweetser, Johnson montre comment la signification des verbes modaux dans le domaine épistémique s'élabore sur base d'une projection métaphorique (body for mind), dressant un parallèle entre le monde physique externe et le monde mental interne, contrairement à la conception classique qui veut que les sens root et epistemic soient homonymes. Les processus de raisonnement mentaux sont compris comme une progression sur un chemin, parcouru de lieux correspondant aux propositions. Ici, seules les prémisses du raisonnement peuvent jouer le rôle de force ou de barrière.
Johnson conclut que le raisonnement ne tient pas à des connections entre propositions in abstracto : les prémisses ne mènent à une conclusion que si leur signification est comprise, leurs implications perçues par un être humain.
Puisque les actes de langage sont des actions, ils doivent être soumis à des forces (au sens métaphorique). Ne retenant pas la dichotomie [sémantique (signification) vs pargmatique (usage)], Johnson n'estime pas rompre l'unité de son analyse de la force. Les forces qui agissent au sein des actes de langage sont des gestalts élaborées métaphoriquement, dit Johnson. Partant de la métaphore du conduit, il détaille quatre types de forces de compulsion à l'oeuvre dans les actes de langage :
La nature des forces qui s'expriment dans ce développement tiennent au monde " controvertial " (controvertional) dans lequel se produisent les actes, qui sont contraints ou permis par les locuteurs.
ex. : " He may be a university professor, but I doubt it because he's dumb " (may dans son sens épistémique) vs " He may be a university professor, but he sure is dumb " (J'admets que ce soit un prof., i.e. je te laisse faire cette affirmation, mais j'en fais une autre qui la controverse, à savoir qu'il est stupide)
Johnson rappelle ensuite les trois thèses principales du chapitre (structure interne des gestalts, comme patterns répétés contribuant à la compréhension et à la cohérence de notre expérience, ancrage de la signification dans les image schémas, structure inférentielle propre au domaine épistémique ancrée dans nos gestalts expérientielles de la force et des barrières).
Il termine le chapitre en poursuivant son examen des bases expérientielles de la logique. L'étude de la logique modale comprend celle de la nécessité et de la possibilité logique, morale et épistémique. Prenons le premier cas des trois. Comprenant les propositions comme des lieux (cfr. supra), la nécessité logique est comprise comme une force envahissante nous mouvant d'un lieu (prémisses) à un autre (conclusions). La possibilité logique est vue comme l'absence de barrière sur le chemin à parcourir. Notre appréhension de la négation en termes du schéma du container fournit un lien entre possibilité et nécessité (Si P n'est pas nécessairement faux, alors, P peut être vrai) (cfr. p. 64).
Notre compréhension du raisonnement logique purement abstrait s'ancre donc dans nos raisonnements concrets (utilisant des images schémas) et dans leurs extensions métaphoriques.
Le chapitre est consacré à la nature des projections métaphoriques d'images schémas, à leur rôle dans la construction de la signification, et aux inférences qu'elles permettent. Johnson procède en quatre étapes. Il commence par rappeler le point de vue objectiviste sur la métaphore. Il continue en détaillant trois importantes théories de la métaphore, lui accordant une part de créativité. La suite de l'exposé est consacré à sa propre conception expérientialiste de la projection métaphorique, sur base de la signification d'équilibre, considéré comme expérience et comme terme polysémique. Enfin, il reprend sa description de l'ancrage de la logique formelle dans des bases expérientielles, à partir de ce même exemple.
[...] the objective world has its structure, and our concepts and propositions, to be correct, must correspond to that structure. Only literal concepts and propositions can do that, since metaphors assert cross-categorical identities that do not exist objectively in reality. Metaphors may exist as cognitive processes of our understanding, but their meaning must be reductible to some set of literal concepts and propositions.
Leur thèse est que les métaphores peuvent toujours être réduites à des propositions littérales, et qu'elles ne sont qu'un mode d'expression rhétorique, artistiquement intéressant. Les théories de la comparaison (cfr. Les métaphores dans la vie quotidienne, chap. 22) font partie de cette catégorie. Les métaphores ne peuvent donc que mettre en avant des similitudes de propriétés ou de relations préexistantes objectivement entre domaines N.B. : De plus, les théories de la comparaison exprimant la métaphore dans la formule " A est B ", en tant qu'équivalent de " A est comme B à tel et tel égard ", elles impliquent la réversibilité de la formule (" A est B " et " B est A ", " Le temps c'est de l'argent " et " L'argent c'est du temps ").
Nées dans la tradition romantique (qui a engendré le mythe subjectiviste), ces théories conçoivent des processus de pensée réellement créatifs. Plusieurs auteurs font de la pensée un processus métaphorique (les métaphores linguistiques en étant les manifestations), mais sans parvenir à rendre compte de comment les processus métaphoriques occupent une telle place dans la cognition. Un auteur, Black, affirme que la métaphore crée réellement des similarités, de par l'interaction entre les systèmes d'implications respectifs des deux domaines impliqués. Il ne parvient cependant pas à montrer comment cette création opère. (cfr. pp. 69-71)
Selon Davidson, auteur de la théorie, la seule signification d'une métaphore est la signification littérale de la phrase la formulant. La métaphore consiste en une utilisation spéciale de cette signification, afin de suggérer quelque chose de particulier à l'interlocuteur. Ceci a pour conséquence que les métaphores n'ont pas de contenu propre, et en particulier par de contenu propositionnel.
Johnson commence par exposer le point de vue de Searle sur la métaphore : celle-ci est un acte de langage dans lequel quelqu'un énonce " S est P " alors qu'il veut dire " S est R ", les deux expressions ayant des significations littérales. La reconnaissance d'une métaphore en " S est P " et le calcul de valeurs pertinentes de R repose sur un backgroung préintentionel et non propositionnel. Les points de vue de Searle et de Davidson, bien que différents, partagent donc la reconnaissance d'un processus non propositionnel dans la métaphore.
Pour montrer le rôle constitutif de la métaphore dans la structuration de notre expérience, Johnson se base sur une analyse de la signification d'équilibre (balance).
Il commence par détailler notre expérience corporelle de l'équilibre en tant qu'activité. L'équilibre est en effet quelque chose que nous apprenons à travers notre corps, et non en mémorisant des règles. Nous l'intégrons à travers l'activité d'équilibrage (se tenir debout, etc.) et à travers l'expérience d'équilibres systémiques au sein de notre corps (vessie pleine = déséquilibre, etc.). Ces expériences prennent sens pour nous par l'émergence en leur sein d'images schémas structurés en gestalts.
A travers les exemples du rétablissement de notre équilibre (suite à une chute...) et de la perception de l'équilibre (ou non) au sein d'images (cfr. pp. 76-78), Johnson montre que l'équilibre s'organise au tour d'un axe ou d'une structure imaginaire, au sein de laquelle les forces / les poids doivent se contrebalancer. Johnson note que cette structure n'existe que dans notre perception : elle correspond à un image schéma.
Image schemata are those recurring structures of, or in, our perceptual interactions, bodily experiences, and cognitive operations. These schematic structures have a relatively small number of parts or components that stand in very definite relations to one another. (p. 79)
Dans le cas des images visuelles, ce que l'on appelle " force " ou " structure cachée " sont des forces perceptuelles ou psychologiques (vs les forces gravitationnelles, quand je me lève, etc.). Forces doit donc être entendu métaphoriquement.
I am going to argue that there exist a few schemata that pertain to balance in our bodies, to our grasp of perceptual configurations as balanced or unbalanced, and to the meaning of "balance" in a large number of more abstract domains of our experience [...] (p. 80 - je souligne)
Commençant par la perception de l'équilibre visuel, Johnson montre à travers trois exemples (un masque africain, une statuette, une peinture de Kandinsky) que cette perception ne peut que passer par l'interprétation métaphorique d'images schémas de l'équilibre : les traits, formes, couleurs, relations spatiales se voient attribuer métaphoriquement des forces, des poids visuels, qui se répartissent sur la structure de l'image. L'auteur montre que l'équilibre ne peut être réduit ni à une simple symétrie autour d'un axe, ni à une évaluation des poids effectifs des éléments. D'autre part, il ne peut exister un seul concept littéral d'équilibre qui s'applique à tous les cas, sans que ses éléments ne soient interprétés métaphoriquement. Johnson affirme que l'interprétation métaphorique des image schémas ne fait pas partie de notre conscience autoréflexive, même si elle fait partie de notre conscience.
Il envisage ensuite différentes extensions métaphoriques du (ou plutôt des) schéma(s) d'équilibre, et leurs interconnections, écartant par là la thèse homonymique sur les différents sens d'équilibre (considérés comme se rapportant à des concepts indépendants). Le schéma prototypique d'équilibre est représenté comme un ensemble de vecteurs de force distribués autour d'un point / d'un axe / d'un plan. Deux variations sont envisagées : le double plateau (twin-pan, fig. 18), et l'" équilibrium " (equilibrium, fig. 20). Sur base de ces trois schémas, les sens d'équilibre dans différents domaines abstraits et leurs connections sont envisagés :
Cette même notion d'égalité, projetée sur notre expérience morale et légale, permet une certaine forme de calcul dans ces domaines. " In short, we have equal rights " (p. 95). Johnson souligne un des dangers d'une telle projection : le raisonnement " conséquentialiste ", voulant que la moralité d'une action puisse être calculée sur base de ses conséquences ([conséquences positives] - [conséquences négatives]). Ceci peut justifier le sacrifice la justice pour des individus au profit de la collectivité, si les bénéfices dépassent les pertes.
Johnson conclut qu'il n'y a pas plusieurs concepts de balance, mais un petit nombre de schémas qui sous-tendent la compréhension de notre expérience dans ces différents domaines.
L'auteur rappelle que l'équilibre implique la symétrie des poids ou des forces exercées. Après avoir montré que chacun des schémas d'équilibre détaillée plus hauts correspondent à une expérience corporelle, et qu'il existe une structure récurrente à notre expérience de l'équilibre, Johnson détaille les trois propriétés de cette structure qui servent de base à des inférences logiques :
Ces propriétés sont identiques pour les relations entre objets abstraits. C'est dons notre expérience de l'équilibre qui fonde le concept mathématique d'égalité de magnitude.
Johnson conclut le chapitre en synthétisant ses acquis.
Voulant appuyer les thèses exposées jusqu'ici, Johnson pose quatre questions :
To say that a specific image schema [...] exists is to say that some of our experiences have a certain recurring structure by virtue of which we can understand them. (p. 102)
Ceci implique une conception nouvelle de la notion de compréhension, comprise non comme reposant sur un ensemble de croyances, comme étant une affaire de réflexion sur base de propositions finies, mais plutôt comme un mode d'être au monde, a travers nos interactions corporelles, nos institutions culturelles, notre tradition linguistique, notre contexte historique, etc. : " understanding is the way we "have a world," the way we experience our world as a comprehensible reality [, which] involves our whole being " (p. 102).
Les images schémas, leurs extensions abstraites et leurs projections métaphoriques constituent les structures de la compréhension, ce qui est difficilement concevable dans une culture comme la nôtre, baignée par les postulats objectivistes, faisant des schémas et des métaphores soit des images mentales, soit des propositions abstraites, de toute façon réductibles in fine à une forme propositionnelle.
Johnson présente six preuves de l'existence des image schémas et de leurs extensions métaphoriques :
[...] the key point is that human understanding involves metaphorical structures that blend all of the influences (bodily, perceptual, cultural, linguistic, historical, economic) that make up the fabric of our meaningful experience. (p. 105)
Dans cette section, Johnson envisage quelques uns des images schémas les plus répandus dans notre expérience, et ce du point de vue de leur structure interne et de leurs extensions métaphoriques qui structurent des domaines abstraits de notre expérience.
Paths : Partout dans notre vie nous rencontrons des chemins, des trajets, des parcours. Pour tous les exemples que l'on peut trouver, il existe un schéma récurrent, à structure interne définie par : (a) un point de départ A, (b) un point d'arrivée B, (c) une séquence de lieux contigus connectant A et B. Ceci impose des caractéristiques au schéma : (1) suivre le chemin de A à B implique de passer par tous les points intermédiaires, (2) on peut imposer une direction à un chemin (celle-ci n'est pas inhérente, mais souvent imposée par la fonctionnalité du chemin), (3) un chemin contenir une dimension temporelle projetée sur lui.
Johnson analyse ensuite la métaphore purposes are physicalgoals, fondée sur le schéma de path, et montre comment celle-ci se construit sur l'appariement des domaines source et cible dans le cas particulier où se rendre à un endroit constitue un but. Cet appariement expérientiel entraîne la constatation d'un certain nombre d'équivalence, qui correspondent aux composantes de la projection métaphorique de la métaphore concernée. L'appariement contraint donc (1) le choix des deux domaines et (2) les éléments du domaine source qui seront projetés sur le domaine cible.
Links : " The combination of our perceptual capacities and the circumstances of our perceptual environment gives rise to a massive, interwoven complex of concrete and abstract linkages. " (p. 117). Nous expérimentons d'abord le couplage d'objets physiques (l'ampoule et la lampe, le bouton et la fente, le père et le fils tenu par la main, etc.), puis nous établissons des connections temporelles entre événements appartenant à la même séquence d'actions, ce qui nous permet de faire l'expérience des liens causaux (connections génétiques, liens fonctionnels entre parties ou entités, etc.). Le schéma prototypique du lien est celui de deux points reliés. Ce schéma rend possible la perception de similarités (les propriétés partagées sont des liens cognitifs de notre compréhension). Deux sortes d'interprétations du schéma peuvent être distingués : (1) les relations de similarité ou les liens fonctionnels (lien interprété abstraitement) et (2) les systèmes et réseaux formels ou abstraits (lien et entités interprétées abstraitement).
Cycles : Omniprésents dans notre vie, les cycles peuvent être représentés comme un cercle temporel, ou comme une vague (schéma tenant compte de l'aspect " montée et relâchement de la tension "), le schéma étant de toute façon directionnel. Les cycles sont des limites temporelles assignées à nos activités ; ils sont multiples, séquentiels et se chevauchent ; ils peuvent être mesurés quantitativement ; on y distingue les cycles "naturels" des cycles "conventionnels".
Scales : Johnson par de la métaphore more is up pour aborder ce schéma. Ici, la métaphore naît non de la similarité entre domaines (cfr. paths) mais de la corrélation constatée dans notre expérience (ex. : de la pile). Elle s'ancre dans le schéma de l'échelle, correspondant à des aspects tant quantitatifs (nombre d'objets) que qualitatifs (intensité d'un phénomène) de notre expérience. Les schémas de path et de scale sont différenciés sur 4 points (direction inhérente, cumulativité, normativité, ouverture).
Center-periphery : notre expérience du monde à pour centre notre propre point de vue, notre corps, autour duquel s'étend notre champ perceptuel, qui comporte un " horizon ". Le schéma centre-périphérie qui y correspond, structure récurrente de notre espace expérientiel, fonde l'appréhension de notre monde non-physique : nos relations sociales, etc.
[...] the nature of our bodies , the constraints on our perception, and structure of our consciousness give prominence to the center-periphery organization of our experienced reality. (p. 125)
On ne fait pas l'expérience de ce schéma seul, plusieurs viennent s'y superposer pour structurer notre expérience : un schéma proche-lointain, un schéma de contenant qui défini un intérieur (le centre) et un extérieur, accompagné d'une orientation sujet-objet, le tout faisant émerger une distinction soi-autre.
Autres schémas de base : la structure de notre expérience consiste en un ensemble de schémas enchevêtrés et superposés les uns aux autres. " My chief point has been to show that these images image schemata are pervasive , well-defined, and full of sufficient internal structure constrain our understanding and reasoning " (p. 126). Johnson cite un ensemble de tels schémas .
Johnson revient ici (sans la nommer) sur la notion de masquage, déjà explorée dans Les métaphores... Le but est de montrer comment une métaphore contraint le raisonnement et les inférences dans le domaine sur lequel elle porte, dans la mesure où la projection d'un domaine à l'autre est toujours partielle, et donc cache certains éléments tout en en mettant en valeur d'autres.
Le cas analysé est celui de Hans Selye, premier médecin à avoir étudié (et donné une explication cohérente) du stress, comme " syndrome of response to injury as such ". Les médecins de l'époque avaient établi le savoir médical comme reposant sur la métaphore les corps sont des machines, ce qui les amenait à s'intéresser à des maux concernant des parties spécifiques du corps humains (une machine est détaillable en différentes parties, pouvant être réparées ou remplacées séparément). Selye, intrigué par différents symptômes présentés par des rats de façon identique quelque soit la nature de la substance toxique qu'on leur injectait, fut amené à changer progressivement de métaphore, privilégiant celles des corps sont des systèmes homéostatiques, qui impliquait que l'on considère le corps comme un organisme orienté vers un but : le maintien d'un équilibre. Ses différentes réactions pouvaient donc être interprétées en fonction de ce but. D'où la possibilité de prendre en compte des symptômes non spécifiques comme représentatifs d'une réaction globale à une attaque extérieure. Le changement de métaphore entraînait toute une série d'implications (nouvelle conception de la maladie, recherche de la fonction de chaque réaction du corps, rejet de la dichotomie malade-sain, nouveaux types de traitements envisagées, etc.) impossibles dans l'autre.
La dernière section du chapitre en synthétise les acquis.
Après avoir évité le terme " imagination " pendant cinq chapitres, Johnson l'envisage enfin de front, et en donne une définition en termes de " capacité à organiser nos représentations mentales en unités cohérentes et signifiantes " (et donc à générer du nouvel ordre). Johnson affirme la nécessité d'enrichir notre notion d'imagination, ene en envisageant le rôle dans la signification, la compréhension, le raisonnement et la communication.
Il entame un bref historique de la notion en exposant les points de vues platonique et aristotélicien sur celle-ci.
In short, the prejudice of the "Platonic" tradition against imagination is based on the claim that no true knowledge can rest on either sense experience or, even worse, upon images of things. (p. 143)
Johnson envisage l'évolution de ces deux traditions, jusqu'au XVIIème siècle, où les premières tentatives de prise en compte conjointe des deux aspects apparaissent, avec Thomas Hobbes :
Imagination is understood as a very broad-ranging faculty that gives unified images and allows us to recall them in memory [...]. But all of this processing gives rise to "fancy," which is the specific form of imaginative activity that generates novel ideas, vividness, and ornamentation in art and litterature. (pp. 146-147)
Johnson étudie ensuite dans le détail la notion d'imagination chez Kant, en mettant en exergue les aspects qui appuient (et fondent) sa propre approche. Se centrant sur la notion de jugement (" All judgments are functions of unity among our representations " p. 147), Kant tente une exploration de la façon dont ordre et unité signifiante sont réalisés à travers notre expérience et notre cognition. Selon Johnson, l'imagination est le processus central dans cette réalisation. Quatre étapes dans le développement de la notion d'imagination chez Kant sont distinguées :
1. the reproductive dimension of imagination : elle concerne le jugement déterminé (determinate), permettant notre connaissance empirique du monde. Celle-ci implique (1) d'un contenu perceptuel et (2) de structures mentales organisant ce contenu, c.-à-d. de concepts (" a concept is a rule by which a series of perceptual representations can be structured in a definite way " p. 148). L'imagination est la faculté qui permet la synthèse de ces deux éléments, soit l'organisation et l'unification de nos perceptions sous des représentations plus générales. Elle est donc la capacité à émettre des jugements déterminés, qui permettent notre connaissance empirique.
2. the productive function of imagination : si notre expérience n'est organisée que par l'imagination reproductive, elle ne résulterait qu'en une suite d'états mentaux (d'états de conscience) sans rien qui les unisse . Quel est donc le principe qui les unit pour en faire mes états de conscience. " the unity of our consciousness, to which our experience is always subject, [...] is the ground of objectivity in our experience " (p. 151). Cette unité transcendantale nous vient de la structure de notre conscience (et non de notre expérience empirique). Elle est une opération de l'imagination, qui synthétise nos états mentaux pour nous fournir la structure objective de notre expérience en tant que telle : " the productive function of imagination is what makes it possible for us to experience public objects that we all share in our common world. This productive imagination is none other than the unifying structures of our consciousness that constitute the ultimate conditions for our being able to experience any object whatever. " (p. 151)
3. imagination as a schematizing function : l'imagination est une activité de médiation entre la sensation et la compréhension ou la pensée. Mais comment celle-ci opère-t-elle ? Comment les catégories, les concepts purs (les plus basiques, ne dérivant pas de notre expérience, comme la causalité) peuvent-ils être reliés aux intuitions empiriques ? La notion de schématisme résout le problème :
[...] imagination is a schematizing activity for ordering representations in time. The schematic operation of imagination can show itself either as a transcendental determination (as when it connects the categories to sensation in general or as an empirical determination (when it connects empirical concepts, e.g., "dog," to specific sensible intuitions, e.g., this four-footed furry object impinging on my senses)
La notion de schéma correspond à une procédure de l'imagination permettant de produire des images et d'ordonner les représentations. Le schéma est donc partiellement abstrait, tout en étant une structure de la sensation. Et Johnson de conclure :
[...] all meaningful experience and all understanding involves the activity of imagination, which orders our representations (the reproductive function) and constitutes the temporal unity of our consciousness (the productive function). (p. 157)
4. the creative function of imagination : l'imagination est aussi dotée de capacités créatrices. L'esprit ne fonctionne pas sur un stock fixe de concepts organisant les perceptions. Il est aussi capable de réfléchir sur ses représentations afin de les ordonner de façon nouvelle, ce qui crée de nouvelles significations. Ceci est le propre d'un autre type de jugement : le jugement réflexif.
Kant held that reflective judgments do not constitute acts of knowledge, since they do not involve the determinate structuring of a field of representations according to a definite concept. Reflection is an imaginative activity in which the mind "plays over" various representations (percepts, images, concepts) in search of possible ways that they might be organized, although this process is free from the control of the understanding (which is the faculty that supplies concepts). (p. 158)
Kant développe la notion de " jugements de goût ", qu'il tient pour universels, dans la mesure où ils se centrent sur les propriétés formelles de l'objet. Ces jugements sont le fait d'une activité d'imagination libre, non assujettie à des règles (i.e. des concepts ; ex. : il n'existe pas de concept de beauté), mais ils constituent pourtant une signification partagée, qui n'est pas réductible à un contenu propositionnel ou conceptuel. Il existe donc une activité préconceptuelle de l'imagination qui n'est pas purement subjective. Par conséquent, il existe une rationalité sans règles.
Cette facette de l'imagination élargit le concept, en lui donnant une signification nouvelle (N.B. : des processus similaires à ceux de projection métaphorique entrent en jeu dans cette fonction de l'imagination).
Ce développement kantien pose deux problèmes (au delà du fait que la dimension créatrice de l'imagination est décrite sans être expliquée) : le statut de l'imagination à mi chemin entre conceptualisation et sensation, et le fait que certaines opérations imaginatives sont contrôlées par des règles et d'autres non. Ces deux problèmes se résolvent d'eux-même si l'on abandonne la dichotomie (soutenue par Kant) entre le domaine de physique et du matériel d'une part, et le domaine du conceptuel, de la raison, d'autre part. Si l'on considère les deux comme pôles d'un continuum, on peut placer l'imagination entre ces deux pôles. (cfr. pp. 167-170)
Johnson passe en revue les éléments que devrait compter d'une théorie complète de l'imagination :
Ce chapitre détaille la nature expérientialiste de la signification, s'opposant à la conception objectiviste, qui réduit celle-ci à une relation entre les phrases et le monde réel (indépendamment de l'esprit humain) : " sentences have truth conditions which are their meaning. " (p. 173).
For the non-Objectivist, meaning is always a matter of human understanding, which constitutes our experience of a common world that we can make some sense of. A theory of meaning is a theory of understanding. And understanding involves image schemata and their metaphorical projections, as well as propositions. These embodied and imaginative structures of meaning have been shown to be shared, public, and "objective," in an appropriate sense of objectivity. (p. 174)
La compréhension " tombe " donc entre le monde et les symboles. Elle constitue une forme d'être au monde, ou d'avoir un monde, elle est interactive. Les images schémas et leurs projections métaphoriques, que la compréhension implique, ont un caractère public, partagé. " Understanding is treated as a historically and culturally embedded, humanly embodied, imaginatively structured event. " (p. 175)
Contrairement aux objectivistes, Johnson considère la signification linguistique comme un cas particulier de la signification en général. Cette notion d'unité de la signification renvoie non pas à un concept unique de signification, mais à une série de liens entre les différents sens de " signifier ". Johnson cite deux " corrélations " entre signification et signification linguistique :
Cette notion d'intentionnalité dans la signification est aussi présente chez Searle. Ce dernier tnete de dégager les règles par lesquelles un individu peut articuler des sons qui veulent dire quelque chose. Selon lui,
uttering a sentence and meaning it involves getting the hearer to grasp certain of your intentions by virtue of the hearer's knowledge of the conventional rules governing the sentence uttered. (p. 179)
Pour Searle, donc, les mots sont signifiants parce que les êtres humains sont capables de leur imposer une signification, en y imposant leut intentionnalité. Celle-ci compte deux niveaux : la sincerity condition (état psychologique exprimé par l'acte illocutoire) et la meaning intention (l'intention avec laquelle cet acte est proféré). Le locuteur énonce des sons avec l'intention (meaning intention) de leur conférer des conditions de satisfactions, ces conditions étant celles de l'acte proféré. Tout ce qui possède une intentionnalité peut donc être signifiant.
Deux points réunissent Johnson et Searle :
Le réseau d'états intentionnels ne s'étend pas à l'infini, il se fond dans l'arrière-plan , constitué de pratiques et de capacités partagées, préintentionnelles et représentationnelles. Searle reste objectiviste dans la mesure où il exclut l'arrière-plan de la signification (puisque celui-ci n'est pas intentionnel ni représentationnel). Pour Johnson, les images schémas font clairement partie de ce que Searle désigne comme background, mais ils sont parfois conceptualisés dans des domaines abstraits, nous permettant d'appréhender ceux-ci sous une forme propositionnelle, intentionnelle et représentationnelle.
Pour Johnson, donc, l'arrière plan fait bien partie de la signification. Son argumentation repose sur le fait que la limite entre états mentaux intentionnels et non intentionnels n'est pas claire. Il n'y a pas un trou entre les deux, mais bien un continuum.
In my view, the Background must be seen as part of meaning for the simple reason that certain semantic connections and relations are constituted by image-schematic structures that emerge from our skilled bodily performances. [...]Image schemata have a continuous , analog character, yet they provide a basis for, and can connect up with, propositional structures, by virtue of their internal structure (which is propositional in my non-Objectivist sense). Image schemata really do permeate our networks or webs of meaning. (p. 188-189)
La différence de points de vue entre Searle et Johnson vient de leurs définitions respectives de l'intentionnalité : le premier considère un état mental comme possédant une intentionnalité quand il est " dirigé vers " un état de choses du monde. Pour le second, un état mental a une intentionnalité s'il est dirigé vers notre expérience des états de choses dans le monde. Nous n'avons jamais accès à ces derniers qu'à travers notre compréhension.
Johnson clôt le chapitre en détaillant les éléments qui devraient selon lui figurer dans une théorie de la signification adéquate. Celle-ci repose sur la façon dont nous comprenons les choses.
And we have seen that this is not merely a matter of how some individual might happen to understand something but rather about how an individual as embedded in a (linguisti) community, a culture, and a historical context understands. In other words, we are concerned here with public, shared meaning. (p. 190)
Johnson avance qu'il nous faut élargir les phénomènes pris en compte par une théorie de la signification (en plus de la problématique des conditions de satisfaction des phrases) à :
Johnson se propose, dans ce chapitre final, de réintégrer l'imagination dans la raison, et de fonder un Réalisme qui se pose comme une alternative à l'Objectivisme. Il entend prouver que l'abandon des postulats objectivistes ne mène pas au relativisme général, où " tout se vaut ". Selon les thèses objectivistes, " if reason is ineliminably contanimated with imagination, then relativism follows " (p. 195), à moins que l'on ne soit à même d'identifier un algorithme gouvernant l'imagination.
Johnson réplique que les images schémas et leurs projections métaphoriques ont un caractère public, partagé (du fait qu'ils sont des patterns récurreznts de notre compréhension corporelle du monde), qui empêche le relativisme radical. Il existe une voie médiame entre l'existence d'un standard unique et fixe de la rationalité d'une part et le relativisme total de l'autre.
Pour la plupart des gens, le relativisme fait froid dans le dos. Il consiste en
the view that all the concepts that philosophers have regarded as fundamental -those of rationality, truth, reality, knowledge, goodness, rightness- "must be understood as relative to a specific conceptual scheme, theoretical framework, paradigm, form of life, society, or culture." (p. 197, citant Berstein).
Face à cette crainte, Johnson montre comment la rationalité objectiviste (et plus spécifiquement la rationalité de la science) a été défendue par l'empirisme logique d'abord, et par une nouvelle théorie de la référence ensuite. L'empirisme logique tient la science pour la réalisation la plus aboutie de la rationalité. Mais il est aujourd'hui un fait qu'il n'a rempli aucune de ses deux missions vis-à-vis de la science : devant prouver que la rationalité scientifique pouvait être analysée en termes de logique mathématique, on fut contraint d'admettre que la structure de l'explication scientifique ne pouvait être réduite à aucune forme de logique ; voulant montrer que toute théorie scientifique pouvait être testée sur des données d'observation neutres, on dut reconnaître qu'il n'existe pas de données neutres (influence de l'instrument de mesure ?). En conséquence
Philosophers of science are coming to recognize that scientific rationality is distinguished, not by manifesting a God's-Eye, value-neutral framework, but rather by the critical nature of its historically evolving, value-laden, and goal-directed investigations. (p. 200)
N'abandonnant pas là le combat, les objectivistes ont tenté de fondé la rationalité scientifique dans une théorie de la référence qui pourrait rendre compte de la façon dont les mots se plaquent (map onto) sur le monde réel. Le raisonnement est le suivant : puisque la science progresse, elle doit forcément se rapporcher d'une description exacte du monde ; il doit donc exister au moins une part de relation exacte entre le discours scientifique et le monde, et ce indépendamment de la compréhension humaine.
La réponse des non-objectivistes (Putnam, Rorty) est la suivante : on confond le fait que nous soyons situés dans le monde, que nous ayons prise sur lui, avec le fait que nous ayons accès à un God's View Point. Personne ne nie qu'il existe un monde réel extérieur à notre cognition, monde avec lequel nous interagissons, qui nous résiste. La question n'est pas là. " The issue actually concerns what it means for there to be an "object" and what is required for us to be able to refer to "objects." " (p. 202). La façon dont nous découpons le monde dépend autant de ce qui existe " à l'extérieur " que du scheme référentiel que nous lui imposons, sur base de nos intentions, buts, etc. " We are in touch with our world but always in a mediated fashion. " (p. 202). Le fait que l'on affirme que nous parvenons à décrire le monde de mieux en mieux nous assure juste du fait que nous sommes en contact avec le monde, d'une perspective particulière, de façon efficace (i.e. qui nous permet de faire des prédictions sur lui).
Réaffirmant qu'il n'existe pas de " trou " entre concepts et percepts (" We are never separated from our bodies and from forces and energies acting upon us to give rise to our understanding " p. 205), Johnson détaille les éléments devant constituer le notion de connaissance.
Johnson clôt son ouvrage en détaillant la conception non-ojectiviste de la vérité (et de l'objectivité) qu'il soutient. La vérité conçue comme une correspondance reste une notion valable si on la dégage de la nécessité de l'existence d'un God's-Eye-View. Ce qui est vrai dépend de la réalitée telle que découpée par nous en foncrion de notre compréhension. Puisque notre expérience possède une structure, nous pouvons faire des affirmations qui correspondent plus ou moins à cette structure. La vérité peut donc être conçue en termes de correspondance non pas au monde réel mais à notre expérience de celui-ci.
" Describing accurately how things are " is a short-hand for " finding descriptions of reality that work more or less well given our purposes in framing descritptions of reality. " (p. 211)
La notion d'objectivité est désormais définie en termes de cohérence et d'adéquation (fit, fait d'être approprié) : cohérence de nos coyances avec celles des autres, et adéquation avec nos croyances expérientielles.
Objectivity consists, then, in taking up an appropriate publicly shared understanding or point of view. This involves rising above our personal prejudices, idiosyncratic views, and subjective representations. On the account I have sketched, objectivity is thus made possible by the public nature of image-schematic and basic-level structures of understanding, adn the metaphoric and metonymic projections based upon them. (p. 212)
Pierre Fastrez
2 septembre 1998