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Ce texte est un document de travail. Il
se borne à reprendre les thèses
présentées dans l'ouvrage qu'il résume,
sans commentaire ni travail interprétatif d'aucune
sorte. |
Contrairement à l'opinion commune, Lakoff et Johnson avancent l'hypothèse que les métaphores ne sont pas des affaires de mots, des figures poétiques du langage. Pour eux, ce sont nos processus cognitifs qui sont largement métaphoriques ; une large part de nos concepts sont structurés métaphoriquement. Le langage utilisant le même système conceptuel que la pensée, il est le témoin de cette structuration.
L'essence d'une métaphore est qu'elle permet de comprendre quelque chose (et d'en faire l'expérience) en termes de quelque chose d'autres. (p. 15)
ex. de métaphore conceptuelle : la discussion c'est la guerre.
La discussion n'est certes pas une sous-espèce de la guerre : les discussions et les guerres sont deux types de choses différentes [...]. Mais la Discussion est partiellement structurée, comprise, pratiquée et commentée en termes de Guerre. Le concept est structuré métaphoriquement, de même que l'activité et par conséquent le langage sont aussi structurés métaphoriquement. (p. 15)
C'est parce que le concept métaphorique est systématique que le langage que nous employons pour parler de cet aspect du concept est lui-même systématique. (p. 17)
Le lien entre cognition et langage permet d'utiliser les métaphores du langage commun pour comprendre le fonctionnement métaphorique de notre pensée et de notre action.
ex. : le temps, c'est de l'argent. Ce concept métaphorique est en fait une sous-catégorie d'un système plus large (le temps est une ressource limitée > le temps est une marchandise précieuse).
Le réseau systématique d'expressions métaphoriques qui nous permet de comprendre un aspect d'un concept en termes d'un autre [...] masquera nécessairement d'autres aspects de même concept. (p. 20)
ex. : la métaphore du conduit (les idées (ou significations) sont des objets ; les expressions linguistiques sont des contenants ; communiquer, c'est faire parvenir quelque chose). Cette métaphore induit une conception du langage où les expressions linguistiques possèdent des significations définies indépendamment de tout contexte et de tout locuteur.
Un concept métaphorique ne fournit donc qu'une compréhension partielle de ce qu'ils structurent, masquant certains aspects. " Aussi lorsque nous disons qu'un concept est structuré par une métaphore, nous voulons dire qu'il l'est partiellement et qu'il peut être prolongé de certains côtés mais non d'autres " (p. 23).
Contrairement aux métaphores structurelles (structurant un concept en termes d'un autre), envisagées jusqu'ici, les métaphores d'orientation organisent " un système entier de concepts les uns par rapport aux autres " (p. 24), le plus souvent selon des relations spatiales. Ces métaphores découlent de notre expérience culturelle et physique.
ex. : le bonheur est en haut, la tristesse est en bas, la santé et la vie sont en haut, la maladie et la mort sont en bas, le plus est en haut, le moins est en bas, etc.
La plupart de nos concepts fondamentaux sont donc structurés par des métaphores d'orientation spatiale, et ce suivant une certaine systématicité interne (un ensemble d'expressions cohérentes entre elles en découlent) et externe (l'orientation des différents concepts est cohérente) ; cette structuration s'enracine dans notre expérience physique (corporelle) et culturelle du monde. Elle est extrêmement naturelle et parfois difficilement repérable. Les orientations physiques dominantes varient d'une culture à l'autre (" le chois d'un fondement physique est fonction de la cohérence culturelle de la métaphore " (p. 29)).
Il est difficile de séparer les métaphores de leur fondement expérientiel. P. ex., le plus est en haut et le rationnel est en haut réfèrent au même " haut " mais reposent sur des fondements expérientiels différents. D'où la nécessité de ne pas séparer les deux. Le " est " des deux phrases ci-dessus représente ce fondement spécifique. Ces fondements permettent de comprendre les métaphores incohérentes entre elles.
Les valeurs les plus fondamentales d'une culture sont cohérentes avec la structure métaphorique de ses concepts les plus fondamentaux. [...] Il semble ainsi sue nos valeurs ne sont pas indépendantes mais doivent former avec les concepts métaphoriques un système cohérent. (p. 32)
Les conflits de valeurs peuvent ainsi s'expliquer en fonction des métaphores qui les sous-tendent : différentes sub-cultures donnent des priorités différentes aux métaphores fondamentales qu'elles partagent, d'où les conflits des valeurs qu'elles corroborent. Certains groupes marginaux partagent des valeurs contraires aux valeurs culturelles dominantes. Ceci peut à nouveau s'expliquer par les métaphores (ex. des trappistes, [pour qui moins il y en a, mieux c'est] est vrai pour les possessions matérielles ; pour eux [plus est mieux] ne s'applique qu'à la Vertu ; la Vertu est en haut est la métaphore qui prime sur tout).
métaphores d'entités et de substances
Au delà de la simple orientation, notre expérience des objets et des substances physiques (et surtout de notre propre corps) nous procure une base pour comprendre les concepts (par le biais de métaphores ontologiques).
Une fois que nous pouvons y faire référence, les catégoriser, les grouper et les quantifier &endash; et par ce moyen, les prendre comme objets de raisonnements. (p. 35)
Ceci nous permet d'assigner des limites aux phénomènes physiques, d'en faire des entités discrètes, facilitant notre appréhension du monde. Il en va de même pour les phénomènes abstraits (la peur, l'inflation, etc.) les métaphores ontologiques permettent d'y faire référence, de les quantifier, d'en identifier des aspects ou des causes, de fixer des objectifs, de motiver des actions, etc.
ex. : l'inflation est une entité, l'esprit est une entité, etc.
les métaphores du contenant
Nous projetons la perception de notre propre corps comme un contenant ayant une surface limite et son orientation dedans-dehors sur d'autres objets physiques, en faisant des contenants. Cette projection s'étend à notre environnement, fut-il non borné : nous le délimitons et y déterminons une surface limite afin d'y distinguer un intérieur et un extérieur.
" Les substances elles-mêmes sont des contenants " (p. 39), comme l'eau d'une baignoire : la première est une Substance-Contenant, la seconde un Objet-Contenant.
De même, notre champ visuel (du fait de la corrélation entre celui-ci et l'espace physique limité (=contenant) auquel il correspond). De même encore pour les événements et actions (= objets), activités (=substances) et états (=contenants).
Celle-ci est une métaphore ontologique particulière, très courante. " Une grande variété d'expériences concernant des entités non humaines peuvent être comprises en termes de motivations, de particularités et d'activités humaines. " (p. 42). La personnification n'est pas unique, elle projette un aspect humain spécifique sur le non humain (ex. : l'inflation est un adversaire). C'est donc une catégorie générale chapeautant une multitude de métaphores différentes.
La personnification doit être distinguée de l'utilisation particulière de la métonymie (où, par exemple, un objet ou phénomène non humain est utilisé pour désigner une personne réelle : " l'omelette norvégienne est parti(e) sans payer "), ou de la synecdoque (" notre université compte de nombreux cerveaux ").
La où la métaphore a d'abord une fonction de compréhension (d'une chose en termes d'une autre), la métonymie a d'abord une fonction référentielle. Ce sont des processus différents. Cependant, la métonymie peut aussi avoir une fonction de compréhension : p. ex., en choisissant une partie (parmi d'autres) pour désigner le tout, nous montrons sur quel aspect nous nous concentrons.
La métonymie est aussi ancrée dans nos cultures (ex. : le visage pour la personne), et témoigne de la même systématicité que la métaphore (cfr. p. 47). " Les concepts métonymiques nous permettent de conceptualiser une chose au moyen de sa relation à quelque chose d'autre. " (p. 47). " Le fondement de ces concepts est en général plus immédiat que dans le cas des concepts métaphoriques, parce qu'il met normalement en jeu des associations physiques ou causales directes. " (p. 48).
Métaphores et métonymies sont présentées comme des systèmes cohérents, mais certaines expression métaphoriques présentent des incohérences apparentes. Les auteurs montrent ainsi comment en anglais, les deux organisation du temps apparemment contradictoires ([futur = devant & passé = derrière] et [futur = derrière & passé = devant]) sont en fait cohérentes. Le temps étant conceptualisé à travers la métaphore de l'objet en mouvement (objet dont l'avant fait face à la direction du mouvement), la différence résulte du fait que dans le premier cas, le temps est positionné dans l'orientation avant-arrière par rapport au locuteur (" les semaines qui viennent " vers moi), alors que dans le second ce sont différentes périodes qui sont positionnées les unes par rapport aux autres (" les semaines qui suivent " celles-ci).
Mais le temps peut aussi être conçu comme stationnaire, et nous comme nous déplaçant par rapport à lui. Ces deux métaphores, logiquement incompatibles, sont cependant cohérentes et " s'ajustent " l'une à l'autre dans la mesure où elles sont deux sous-catégories d'une catégorie principale, et partagent une implication commune : celle d'un mouvement relatif du temps par rapport à nous selon une orientation avant-arrière. " Il nous apparaît que les liens entre métaphores sont plutôt question de cohérence que de compatibilité logique " (p. 54).
Ce chapitre n'apporte rien de plus que des exemples (des ensembles d'expressions) étayant les thèses des auteurs : les théories (et les discussions) sont des bâtiments ; les idées sont des aliments ; les idées sont des personnes ; l'amour est une force physique ; ce qui est important est grand ; la vie est un contenant, etc.
La structuration métaphorique des concepts n'est jamais que partielle : la métaphore possède une partie " utile ", faisant l'objet d'expressions linguistiques littérales, et une partie non utile, ne structurant pas le concept visé, et dont les expressions qui en découlent ne sont pas littérales.
ex. : les théories sont des bâtiments ne structure le concept de théorie que pour des éléments comme " fondations ", " charpente ", etc., qui en sont la partie utile ; les éléments tels que " pièces ", couloirs ", etc. forment la partie inutile. Ainsi, si l'on peut dire, dans le langage littéral, qu'une théorie est construite sur de solides fondations, il ne peut en être de même pour " cette théorie comporte de nombreux couloirs sinueux ".
Ces métaphores " imagées ", figurées, ne reposant pas sur la partie utile du concept métaphorique, peuvent être classées entre : (1) celles prolongeant la partie utile, (2) celles exploitant la partie non utile, et (3) celles n'étayant pas notre système normal de penser, représentant une nouvelle façon de voir les choses (métaphores nouvelles).
En dehors des métaphores utilisées à l'intérieur d'un système cohérent structurant pensée, action et langage, il en existe dont la partie utile est restreinte, et qui &endash;bien qu'elles fassent l'objet d'expressions littérales&endash; restent isolées et ne font pas l'objet d'un usage systématique (ex. : la montagne est une personne, appliquée seulement pour désigner le " pied " de la montagne). Leur existence dans la langue est cependant bien réelle (même si ponctuelle), et elle peuvent faire l'objet de prolongements dans des métaphores imagées.
Existe-t-il des concepts que nous comprenons directement, sans métaphore ? Si ce n'est pas le cas, comment pouvons nous comprendre quoi que ce soit ? (p. 65)
Les auteurs répondent oui en mettant en avant les concepts spatiaux Haut, Bas, Devant, Derrière, etc. Notre expérience physique du monde est centrale à tout notre être. Elle détermine ainsi la fondamentalité desdits concepts (alors qu'il existe une multitude de cadres possibles pour l'orientation spatiale). " La structure de nos concepts spatiaux émerge de notre expérience spatiale habituelle, de notre interaction avec notre environnement physique " (p. 66). L'expérience physique est indissociable d'une dimension culturelle. Elle n'est en aucun cas antérieure à cette dernière : " toute expérience est entièrement culturelle et ... lorsque nous faisons l'expérience du "monde", notre culture est déjà présente dans l'expérience elle-même.
Certains des concepts centraux qui organisent le comportement de notre corps &endash; haut-bas, dedans-dehors, avant-arrière, lumineux-sombre, chaud-froid, mâle-femelle &endash; sont formulés plus précisément que d'autres.
Ainsi les concepts de notre expérience spatiale et perceptive, par rapport aux concepts de notre expérience affective. Ces concepts définis plus distinctement sont appelés concepts émergents, et les métaphores par lesquelles ils structurent d'autres concepts (p. ex. les concepts spatiaux structurant des concepts affectifs : le bonheur est en haut) des métaphores émergentes. Les concepts d'Objets, de Contenant et de Substance sont directement émergents.
" L'expérience des objets physiques fournit le fondement des métonymies ", qui établissent une corrélation entre deux objets physiques, ou entre un objet et " quelque chose qui est conceptualisé comme une entité physique " (p. 68).
Nous ne prétendons pas que l'expérience physique est en aucune manière plus fondamentale que d'autres formes d'expérience, affective, mentale, culturelle, ou autre. [...] Nous soutenons plutôt que nous conceptualisons habituellement le non-physique en termes physiques &endash;autrement dit, que nous conceptualisons le moins distinct en termes du plus distinct. (p. 68)
Au delà des métaphores ontologique où d'orientation, les concepts peuvent être structurés de façon bien plus précise et détaillée par des métaphores (spatiales ou autres) plus spécifiques, les métaphores structurales. Celles-ci utilisent un concept hautement structuré pour en structurer un autre.
ex. : la discussion, c'est la guerre. Les auteurs dégagent les traits propres à la guerre (attaque et défense de positions d'adversaires, par le biais de diverses tactiques et stratégies : intimidation, menace, autorité, insulte, etc.), qui peuvent s'appliquer à la discussion (même à la discussion rationnelle, censée se réduire à l'échange d'arguments de fond, etc.). Notre conception de la discussion, mais aussi notre façon de la mener se fondent sur notre expérience du combat physique.
ex. 2 : le temps est une ressource et le travail est une ressource. L'utilisation de la métaphore de la ressource (culturellement fondée sur notre expérience des ressources matérielles) permet d'attribuer au travail et au temps une valeur, de les quantifier, et de se centrer sur le type de ressource (" par opposition à un fragment où à une quantité de données " p. 74) comme critère primordial pour atteindre l'objectif, et sur le fait qu'ils s'épuisent à mesure qu'on les utilise. " Ces métaphores structurales complexes font toutes deux appel à des métaphores ontologiques simples. Le travail est une ressource utilise une activité est une substance. Le temps est une ressource met en jeu le temps est une substance. " (p. 75).
En plus de mettre en avant certains aspects des concepts structurés, ces métaphores en masquent d'autres.
[Ces métaphores structurales] émergent naturellement dans une culture comme la nôtre parce qu'elles mettent en valeur quelque chose qui correspond étroitement à notre expérience collective et parce que ce qu'elles masquent n'y correspondent pas. Mais elles ne se contentent pas de trouver un fondement dans notre expérience physique et culturelle : elles influencent aussi notre expérience et nos actes. (p. 77)
A travers l'exemple du concept de Causalité, les auteurs montrent qu'aucun concept n'est ni totalement émergent, ni totalement métaphorique.
Ils commencent par en détailler la partie émergente, soit le concept de Manipulation Directe (physique, des objets) comme prototype (au sens de Rosch) de la Causalité, dont nous faisons l'expérience quotidiennement dans nos interactions avec le monde.
Montrant que ce concept émergent ne constitue pas un élément primitif et indécomposable de la signification, mais plutôt une gestalt expérientielle, ils réfutent les théories classiques de la signification. La gestalt expérientielle est constituée d'un ensemble de composants, et est plus facilement compréhensible que ceux-ci séparés. Ainsi, ils détaillent une douzaine de propriétés de la relation prototypique de Causalité, propriétés perçue comme une seule gestalt ; les cas non prototypiques ne comptent pas certaines de celles-ci. Ce concept de Causalité, émergeant de notre expérience, peut structurer métaphoriquement d'autres concepts.
A partir du concept de Fabrication, cas particulier de la Causalité, les auteurs montrent comment différentes métaphores ontologiques (l'objet sort de la substance, la substance entre dans l'objet) structurent celui-ci pour rendre compte de sa caractéristique spécifique par rapport à la Causalité prototypique : la transformation d'un objet en un autre, résultant de la manipulation. La Causalité possède donc un noyau prototypique émergent et des cas particuliers structurés métaphoriquement.
[...] les concepts métaphoriques sont des façons de structurer partiellement une expérience dans les termes d'une autre. Le fait de posséder une structure donne à une expérience ou à une série d'expériences une cohérence. (p. 87)
A partir de l'exemple la discussion, c'est la guerre, les auteurs montrent que la structuration cohérente d'une expérience revient à plaquer sur celle-ci la structure multidimensionnelle d'une partie d'un concept (la Guerre) sur la structure correspondante du concept cible (la conversation). " Ces structures multidimensionnelles constituent des gestalts expérientielles, qui sont des moyens d'organiser les expériences en ensembles structurés. [...] Comprendre ces gestalts expérientielles, ainsi que les rapports qu'elles ont entre elles, c'est comprendre en quoi notre expérience est cohérente " (p. 91).
Les dimensions des gestalts expérientielles sont définies en fonction de concepts directement émergeants (Agent, Patient, Parties, Etapes, Objet, Substance, etc.).
Il est important de distinguer l'expérience-même que nous avons d'une chose (l'activité de conversation) et les concepts que nous utilisons pour la structurer (Conversation, Discussion : gestalts multidimensionnelles). Il existe une corrélation dans chacune des dimensions du concept entre celle-ci et l'expérience réelle.
La limite entre structuration métaphorique (la discussion, c'est la guerre) et sous-catégorisation (la discussion est une conversation) n'est claire que quand on peut identifier le type de chose ou d'activité de chacun des termes. Si ce type est identique, c'est une sous-catégorisation, s'il ne l'est pas, c'est une métaphore. Les cas indéterminés se trouvent quelque part entre les deux bornes d'un continuum.
Les auteurs notent que certaines gestalts complexes n'émergent pas de notre expérience, mais sont structurées en fonction d'autres gestalts. C'est la cas de nombre de concepts affectifs.
Le chapitre se base sur l'exemple la discussion, c'est la guerre. Détaillant les spécificités de la discussion rationnelle, puis de la discussion rationnelle à participant unique (écriture scientifique), les auteurs montrent qu'aucune métaphore ne peut rendre compte seule de l'ensemble de celles-ci. Ils envisagent successivement la cohérence de la structuration du concept de Discussion par une métaphore unique, puis la cohérence de plusieurs métaphores conjointes.
Ce chapitre se limite à complexifier le second cas du précédent, en montrant comment plus de deux métaphores peuvent se chevaucher (c.-à-d. partager des implications) dans la structuration d'un concept, ce qui autorise leur utilisation conjointe de façon cohérente.
Une théorie adéquate de notre système conceptuel doit être capable de dire comment les concepts sont : 1) fondés, 2) structurés, 3) reliés les uns aux autres et 4) définis. Nous avons jusqu'à présent fourni une description provisoire du fondement, de la structuration et des relations entre les concepts (sous-catégorisations, implications métaphoriques, parties, participants, etc.). (p. 116)
Reste donc à détailler la définition des concepts. Mais avant cela, les auteurs envisagent les insuffisances des deux stratégies principales auxquelles recourent linguistes et logiciens pour traiter des concepts métaphoriques :
Parce que beaucoup de concepts qui sont pour nous importants sont soit abstraits, soit non clairement définis dans notre expérience (les émotions, les idées, le temps, etc.) nous devons les saisir au moyen d'autres concepts que nous comprenons en termes plus clairs (les orientations spatiales, les objets, etc.). Cette nécessité introduit la définition métaphorique dans notre système conceptuel.
S'intéressant à la façon dont les gens comprennent leur expérience, les auteurs veulent s'éloigner des approches classiques de la définition, semblable à celle des auteurs de dictionnaires.
Selon eux, la définition et la compréhension ne porte pas sur des concepts isolés, mais sur des domaines entiers d'expérience. Les domaines fondamentaux d'expérience définis le sont dans les termes d'autres domaines. Un domaine fondamental d'expérience constitue " un ensemble structuré à l'intérieur de notre expérience, conceptualisée par ce que nous avons appelée une gestalt expérientielle. ... Elles représentent des organisations cohérentes de nos expériences en termes de dimensions naturelles (parties, étapes, causes. " (p. 127). On les nomme espèces naturelles d'expérience ; elles sont le produit de notre corps, de nos interactions avec l'environnement, ou avec d'autres hommes dans notre une culture.
Ces espèces naturelles d'expérience correspondent aux concepts définis métaphoriquement (Temps, Idées, Compréhension, Travail, Discussion, etc.). " Ce sont des concepts qui exigent une définition métaphorique, car ils ne sont pas assez clairement définis pour satisfaire les objectifs que nous nous fixons dans notre vie quotidienne. " (p. 128). Ces définitions métaphoriques reposent sur d'autres espèces naturelles d'expérience qui sont plus concrètes et plus clairement définies (Objet, Substance, Voyage, Guerre, Folie, Aliments, etc.). Certaines espèces naturelles d'expérience sont en conséquence partiellement métaphoriques.
Selon les auteurs, les définitions reposent non pas sur un ensemble de propriétés inhérentes à l'objet, l'activité ou l'événement, mais sur un ensemble de propriétés inhérentes et interactionnelles (liées à l'interaction que nous avons avec lui) organisées en une gestalt multidimensionnelle.
Ainsi, la catégorisation ne repose pas sur un ensemble de propriétés exclusives, mais sur la détermination de prototypes, et des relations de ressemblance de famille entre les autres objets (activités...) et ceux-ci, les propriétés interactionnelles intervenant au premier plan dans la caractérisation de ces relations. Les catégories sont de plus ouvertes, une définition métaphorique nous permettant d'intégrer à une catégorie une expérience qui n'y figurait pas.
L'acte de parole étant lié au temps, lui-même conceptualisé par une métaphore spatiale, nous conceptualisons la forme linguistique spatialement, comme un agencement linéaire, ce qui est encore renforcé par notre système d'écriture.
Du fait que nous concevons une forme linguistique au moyen de termes spatiaux, il est possible que certaines métaphores spatiales s'appliquent directement à la forme d'une phrase telle que nous la concevons spatialement. Des liens automatiques et directs entre la forme et le contenu peuvent ainsi être créées, qui se fondent sur des métaphores générales de notre système conceptuel. De tels liens font que la relation entre la forme et le contenu est rien moins qu'arbitraire et qu'une partie de la signification d'une phrase peut être due à sa forme. Ainsi, comme l'a remarqué Dwight Bolinger (1977), les paraphrases exactes sont ordinairement impossibles, car ces prétendues paraphrases ont des formes différentes. Nous pouvons maintenant proposer l'explication suivante :
- nous spatialisons la forme linguistique ;
- les métaphores spatiales s'appliquent à la forme linguistique parce qu'elle est spatialisée ;
- grâce aux métaphores de spatialisation, les formes linguistiques elles-mêmes sont dotées de contenu. (p. 136)
Cette influence de la forme sur le contenu est envisagée à travers différents cas particuliers, correspondant à différentes métaphores de notre système conceptuel :
Les auteurs abordent ensuite les traces de cohérence métaphorique dans la grammaire : apparemment, dans toutes les langues, le procédé grammatical utilisé pour désigner l'accompagnement (en Français : " avec ") est le même que celui utilisé pour désigner l'instrumentalité (" Je vais avec Cindy au cinéma ", " je beurre ma tartine avec ou couteau "). Ceci est cohérent avec notre système conceptuel, qui compte une métaphore un instrument est un compagnon (" Moi et ma Fiesta, on en a vu du chemin ").
Les liens entre forme et contenu du langage sont donc en corrélation étroite avec la structuration métaphorique de notre système conceptuel : considérant les phrases en termes spatiaux, les métaphores spatiales de notre système conceptuel s'appliquent à celles-ci, de sorte qu'elle structurent les relations forme-contenu. (cfr. ex. du lien entre intonation montant-descendante et métaphore l'inconnu est en haut - le connu en bas).
Les auteurs envisagent à présent les métaphores extérieures à notre système conceptuel, issues de l'imagination, d'une création.
Notre conviction est donc que les métaphores nouvelles donnent du sens à nos expériences, de la même manière que les métaphores conventionnelles : elles fournissent une structure cohérente, mettent en valeur certaines choses et en masquent d'autres. Comme les métaphores conventionnelles, les métaphores nouvelles ont des implications, qui peuvent mettre en jeu d'autres métaphores et des énoncés littéraux. (p. 149)
A partir de l'exemple de la métaphore nouvelle l'amour est une oeuvre d'art réalisée en commun, les auteurs envisagent les propriétés des métaphores (nouvelles) :
Les métaphores nouvelles ont le pouvoir de créer une nouvelle réalité. Celle-ci peut apparaître quand nous commençons à comprendre notre expérience en termes d'une métaphore nouvelle et elle prend de la consistance quand nous commençons à agir en termes de cette métaphore.
Vu l'ancrage de nos métaphores conventionnelles dans notre culture et dans notre expérience, il est difficile de changer celles-ci. Le fait qu'une métaphore puisse être créatrice de réalité est dénigré par les théories objectivistes, pour lesquelles la réalité existe en dehors de toute conception humaine de celle-ci. Ces théories ignorent les aspects humains de la réalité (notamment sa dimension sociale), pourtant primordiales dans notre expérience du monde.
D'où viennent les similitudes que nous percevons dans notre environnement ? Pour les auteurs, celles-ci reposent sur des métaphores.
Les métaphores conventionnelles (d'orientation, ontologiques et structurales) sont fondées sur des corrélations perçues dans notre expérience. " Les métaphores qui sont fondées sur des corrélations dans notre expérience définissent les concepts dans les termes desquels nous percevons les similitudes. " (p. 161) Les métaphores conventionnelles structurales peuvent se fonder sur des similitudes provenant de métaphores ontologiques ou d'orientation.
Les métaphores nouvelles peuvent opérer de la même manière que les conventionnelles structurales. De par leurs implications, elles mettent en valeur certains aspects du domaine d'expérience qu'elles désignent, et créent un similitude globale entre celui-ci et d'autres domaines. Il peut exister des similitudes isolées indépendantes de la métaphore entre ces domaines, mais cette dernière leur fournit une cohérence grâce à la similitude globale de structure qu'elle établit entre domaines.
Ce point de vue s'oppose à nouveau à l'objectivisme, et plus spécifiquement à la théorie de la comparaison, selon laquelle la métaphore, phénomène langagier, ne peut que mettre en valeur des similitudes préexistantes objectivement, et non en créer de nouvelles. Admettant l'existence de similitudes objectives (et y ajoutant des similitudes expérientielles), les auteurs avancent que les objets du monde réel ne peuvent imposer des contraintes à notre système conceptuel qu'à travers l'expérience que nous en faisons.
C'est le lien entre structuration métaphorique d'expériences et action (sur base de celle-ci) qui est envisagé ici. A partir de l'exemple d'une métaphore utilisée par Carter (qui " déclara la guerre " au problème de l'énergie), les auteurs montrent comment celle-ci construit un réseau d'implications guidant la compréhension du problème à résoudre, et justifient par là telle ou telle démarche de résolution. Ils mettent en évidence le fait que tout cela ne tient que pour autant que l'on accepte la métaphore.
Ils posent ensuite la question de la vérité d'une telle métaphore (est-il exact de considérer le problème comme cela ?), mais écartent la question :
Dans la plupart des cas, ce n'est pas la vérité ou la fausseté d'une métaphore qui est en jeu, mais les perceptions et les inférences qui s'autorisent d'elle, ainsi que les actions qu'elle sanctionne. (p. 168)
Ils rappellent alors que pour bien des domaines de notre expérience, nous structurant la réalité en termes métaphoriques, et nous agissons en conséquence.
Les philosophes considèrent habituellement les métaphores comme des expressions imagées ou poétiques sortant de l'ordinaire ; leurs discussions se concentrent sur le problème suivant : ces expressions linguistiques peuvent-elles être vraies ? Leur intérêt pour la notion de vérité vient de leur souci d'objectivité. La vérité est pour eux objective et absolue. Ils concluent habituellement que les métaphores ne peuvent énoncer directement des vérités, et que, dans les rares cas où elles disent le vrai, c'est seulement indirectement, par l'intermédiaire d'une paraphrase " littérale " non métaphorique. (p. 169)
Les auteurs rejettent le postulat d'une vérité objective absolue et inconditionnelle, qu'ils considèrent comme dangereux. La réalité étant définie par rapport à un système conceptuel largement structuré par des métaphores conventionnelles, celui qui parvient à imposer ses métaphores pourrait &endash;du point de vue objectiviste&endash; imposer une vérité absolue. D'où l'intérêt de montrer en quoi les métaphores, principaux instruments de compréhension dont nous disposons, peuvent être vraies.
Nos actions, physiques et sociales, ont pour fondement ce que nous pensons être vrai. Dans l'ensemble, la vérité nous importe parce qu'elle nous aide à vivre et à agir. (p. 170)
L'acquisition de la vérité repose sur notre compréhension du monde, qui est partiellement définie en termes de catégories ; certaines catégories émergent naturellement de notre expérience, les autres résultent de la projection des premières sur " des aspects du monde physique dont nous avons une expérience moins directe " (p. 171).
Les catégories par lesquelles nous définissons notre environnement comporte différentes dimensions correspondant à des propriétés interactionnelles : les catégories d'objets comportent au moins les dimensions perceptive, motrice, fonctionnelle et intentionnelle, structurées en gestalt. Evénements et activités sont eux aussi catégorisés selon différentes dimensions. La catégorisation est un moyen de définir un objet en mettant en avant certaines de ses propriétés et en en masquant d'autres. Le plus souvent, les assertions vraies portent sur des propriétés interactionnelles (n'ayant de sens que pour les hommes qui les perçoivent) et non des propriétés inhérentes aux objets.
Une assertion vraie impliquant une catégorie portera donc sur les propriétés (interactionnelles) de l'objet catégorisé qui sont mises en avant par cette catégorie. Les catégories étant définies en termes de prototypes et de ressemblance de famille à celui-ci, et étant ouvertes (cfr. infra), une même assertion peut être vraie ou fausse dans des contextes différents, l'extension de la catégorie dépendant du contexte ; " la vérité d'un énoncé dépend donc de l'adéquation de la catégorie utilisée, laquelle varie selon les objectifs de l'utilisateur et d'autres aspects du contexte. " (p. 176)
A la question " qu'est-ce que comprendre une phrase simple comme vraie ? ", sur base de deux exemples (" Le brouillard est devant la montagne " et " Jean a tiré au revolver sur Henri ", les auteurs répondent
- Comprendre une phrase comme vraie dans une situation donnée exige que l'on comprenne la phrase mais aussi la situation qui lui correspond.
- Nous comprenons une phrase comme vraie quand notre compréhension de la phrase correspond de façon suffisamment précise à notre compréhension de la situation.
- Avoir une compréhension de la situation qui corresponde à notre compréhension de la phrase peut demander :
a) que l'on projette une orientation sur une entité qui n'a pas d'orientation inhérente (par exemple percevoir la montagne comme ayant un avant) ;
b) que l'on projette une structure d'entité sur quelque chose qui n'a pas de limites inhérentes (par exemple, le brouillard, la montagne) ;
c) que l'on détermine un arrière-plan sur fond duquel la phrase prend sens, c'est-à-dire qu'on fasse appel à une gestalt expérientielle (par exemple, Tirer sur quelqu'un, Faire un numéro de cirque) et que l'on comprenne la situation en fonction de cette gestalt ;
d) qu'on ait une compréhension " normale " de la phrase en termes de catégories (par exemple, Revolver, Tirer) définies par un prototype, et qu'on essaie de comprendre la situation à l'aide de ces catégories. (p. 179-180)
Après avoir envisagé le cas des phrases simples, les auteurs montrent comment la compréhension comme vraie une métaphore conventionnelle passe par le même processus.
Comprendre une phrase comme " l'inflation a monté " suppose donc les étapes suivantes :
- Nous comprenons la situation, par projection métaphorique, de deux manières :
a) Nous percevons l'inflation comme une Substance (au moyen d'une métaphore ontologique).
b) Nous percevons que le Plus est orienté vers le Haut (au moyen d'une métaphore d'orientation).- Nous comprenons la phrase en termes de ces deux métaphores.
- Cela nous permet de faire correspondre notre compréhension de la phrase à notre compréhension de la situation.
Ainsi, la compréhension en termes de projection métaphorique n'est pas essentiellement différente de la compréhension de la vérité en termes de projection non métaphorique. Mais alors que la projection en termes métaphoriques se fait à l'intérieur du même type d'objets, la projection métaphorique suppose la compréhension d'un type d'objets en termes d'un autre type d'objets et implique donc deux types d'objets différents. (p. 181)
Dans tous les cas, la compréhension en termes de vérité repose donc sur la compréhension de la situation (fut-elle en termes métaphoriques).
Du fait que notre compréhension des situations peut mette en jeu des métaphores conventionnelles, les phrases qui en contiennent ne posent pas de problèmes particuliers à notre conception de la vérité, ce qui indique que cette approche peut aussi s'appliquer aux métaphores nouvelles ou non conventionnelles. (p. 182)
Le chapitre comprend (pp. 186-190) une synthèse de la théorie expérientielle de la vérité, qui repose sur la compréhension du monde.
Nous comprenons un énoncé comme vrai dans une situation donnée quand notre compréhension de cet énoncé correspond de façon suffisamment précise à notre compréhension de la situation, en fonction des objectifs visés. (p. 190)
Les auteurs détaillent ensuite la nature de l'explication expérientialiste de la vérité : (1) la correspondance entre un énoncé et l'état de choses qu'il représente passe par leur compréhension respective, c.-à-d. par note système conceptuel ; (2) la compréhension ne peut se faire qu'au sein d'une structure cohérente, dépendant elle aussi de notre système conceptuel ; (3) la compréhension exige aussi un fondement dans l'expérience ; (4) l'expérientialisme partage avec le réalisme la conception que le monde physique, les cultures et les gens sont ce qu'ils sont et contraignent les catégories que les hommes élaborent à travers leur interaction avec ceux-ci ; cependant, axé sur une conception de la réalité qui inclut ses dimensions sociales et personnelles, l'expérientialisme définit les concepts humains en termes de propriétés interactionnelles et non inhérentes ; (5) la vérité reposant sur la compréhension du monde, liée au système conceptuel, d'un système conceptuel à l'autre, la vérité diffère.
Enfin, les auteurs montrent comment les théories plus traditionnelles ne peuvent éviter d'intégrer des éléments de compréhension humaine dans leurs conceptions de la vérité.
Avant de proposer une troisième voie aux mythes de l'objectivisme et du subjectivisme [1] , les auteurs détaillent brièvement ceux ci. Selon le mythe de l'objectivisme :
- Le mode est constitué d'objets, ils possèdent des propriétés indépendantes des hommes et des autres créatures qui les perçoivent. [...]
- Nous acquérons notre connaissance du monde en faisant l'expérience des objets qui le constituent, en parvenant à connaître les propriétés qu'ils possèdent et les relations qu'ils entretiennent les uns avec les autres. [...]
- Nous appréhendons les objets du monde au moyen de catégories et de concepts qui correspondent à des propriétés inhérentes des objets et à des relations entre les objets. [...]
- La réalité objective existe et nous pouvons formuler à son propos des propositions qui sont objectivement, absolument et inconditionnellement vraies ou fausses. Mais en tant qu'être humains nous sommes sujets aux illusions, aux erreurs de perception et de jugement [...]. La science nous offre une méthode qui permet de dépasser nos limitations subjectives et de parvenir à la compréhension à partir d'un point de vue universellement valide [...]
- Les mots ont des sens fixes. Autrement dit, notre langage exprime les concepts et catégories qui nous servent à penser. [...]
- Les hommes peuvent être objectif et parler objectivement, mais ils n'y parviennent que s'ils usent d'un langage qui est clairement et précisément défini [...] et qui correspond à la réalité.
- La métaphore et les autres types de langage poétique, imaginatif, rhétorique ou figuré peuvent toujours être évités, quand on parle objectivement. Ils doivent même l'être [...]
- Il est généralement bon d'être objectif. Seul le savoir objectif est réellement un savoir. [...]
- Une position objective est rationnelle ; une position subjective est irrationnelle [...]
- La subjectivité peut être dangereuse [...] (pp. 197-199)
Selon le mythe subjectiviste :
- Dans la plupart de nos activités quotidiennes, nous nous fions à nos sens et développons des intuitions en lesquelles nous avons foi. [...]
- Ce qui compte le plus dans notre vie, ce sont les sentiments, la sensibilité esthétique les pratiques morales et la conscience spirituelle qui sont purement subjectifs. [...]
- L'art et la poésie transcendent la rationalité et l'objectivité et nous mettent en contact avec la réalité [...] de nos émotions et de nos intuitions. [...]
- Le langage de l'imagination, en particulier la métaphore, est nécessaire pour exprimer les aspects de notre expérience qui sont uniques et qui sont les plus significatifs pour nous. [...]
- L'objectivité peut être dangereuse, car ce qui est le plus important et le plus significatif pour les individus lui échappe. (pp. 199-200)
Les auteurs, montrant que ces deux mythes se complètent en se servant d'ennemi mutuel, retracent ensuite l'évolution de la tradition objectiviste occidentale, et mettent en avant comment celle-ci rejette la métaphore, de l'Antiquité grecque (Platon, Aristote) à la Révolution Industrielle (consacrant le triomphe de la Science), en passant par Hobbes et Locke (de tradition empiriste), etc. " La peur de la métaphore et de la rhétorique dans la tradition empiriste est une peur du subjectivisme, une peur de l'émotion et de l'imagination ", qui sont censée nous détourner de la vérité et nous mener à l'illusion. L'émergence du courant romantique (subjectiviste) à la Révolution industrielle (avec Woodsworth et Coleridge), renforçant la séparation des deux paradigmes, est ensuite évoquée.
Les auteurs proposent enfin leur troisième voie, le mythe expérientialiste, refusant la conception (objectiviste) de la vérité unique et absolue, mais écartant le pendant subjectiviste, voulant que la vérité ne soit accessible qu'à travers l'imagination dénué de toute contrainte du monde externe. " La vérité est relative à notre système conceptuel, qui est fondé sur (et constamment mis à l'épreuve par) nos expériences et nos interactions quotidiennes avec les autres membres de notre culture et avec nos environnements physique et culturel. Même s'il n'y a pas d'objectivité absolue, il peut exister une sorte d'objectivité relative au système conceptuel d'une culture. " (pp. 204-205)
L'objectivisme domine notre culture occidentale depuis l'Antiquité grecque. Afin de dégager pourquoi leur conception de la métaphore contredit les théories objectivistes de la vérité et de la signification, les auteurs en détaillent les thèses le plus couramment acceptés par les linguistes et philosophes objectivistes :
Les objectivistes analysent le fonctionnement de la métaphore sur base des suppositions suivantes :
Les auteurs reprennent alors leurs critiques de l'objectivisme en termes d'abstraction, d'homonymie et de similitudes (cfr. chap. 18 & 22).
Les auteurs se proposent de prendre en compte les modèles objectivistes (comme ceux de la logique mathématique, de la sémantique formelle) en abandonnant le postulat objectiviste (posant le modèle comme un reflet exact et complet du monde tel qu'il est). En effet, le processus de structuration de la réalité impliqué par un modèle objectiviste est similaire à celui en jeu dans la structuration de la réalité par un ensemble cohérent de métaphores. L'attrait d'une telle structuration pour le sujet est de lui fournir une compréhension du monde cohérente, permettant inférences et actions futures. Il est cependant nécessaire de mettre l'accent sur la nécessité de changer de métaphore, chacune ne rendant compte que de certains aspects du réel (d'où l'abandon du postulat objectiviste). Autre ombre au tableau, les modèles objectivistes ne peuvent rendre compte de l'ancrage de nos métaphores dans notre expérience.
Refuser l'objectivisme pourrait trop facilement nous amener à opter pour le subjectivisme, renforçant par là la dichotomie imposée par notre culture. Les auteurs détaillent quelques thèses subjectivistes issues de la tradition romantique et que l'on retrouve " dans certaines interprétations contemporaines (probablement erronées) de la philosophie continentale récente, en particulier des traditions de la phénoménologie et de l'existentialisme " (p. 235). En gros : la signification est privée (elle tient à une personne) ; ni l'expérience, ni la signification, ni le contexte nécessaire à la compréhension d'un énoncé n'ont de structure interne, ce qui rend impossible la représentation adéquate de la signification. Les auteurs répondent brièvement de leur point de vue expérientialiste.
Les mythes de l'objectivisme et du subjectivisme ayant perduré dans notre culture de par les fonctions qu'ils assurent, les auteurs envisagent ce que l'expérientialisme préserve de celles-ci.
Nous pensons qu'il y a, derrière les mythes de l'objectivisme et du subjectivisme, une motivation unique : la préoccupation des hommes pour la compréhension. (p. 241)
Celle-ci correspond à la compréhension du monde extérieur pour l'objectivisme, et aux aspects internes de la compréhension pour le subjectivisme. L'expérientialisme intègre ces deux dimensions, en ne considérant plus l'homme comme séparé de son environnement. La compréhension naît de notre interaction incessante avec celui-ci.
Dans le mythe expérientialiste, la compréhension émerge de l'interaction, et d'une négociation incessante avec l'environnement et les autres hommes. Elle émerge de la façon suivante : notre nature corporelle et notre environnement physique et culturel imposent une structure à notre expérience en fonction des dimensions naturelles que nous avons décrites. Les expériences qui se produisent mènent à la formation de catégories, lesquelles sont des gestalts expérientielles possédant ces dimensions naturelles. Ces gestalts définissent la cohérence de notre expérience. Nous comprenons directement notre expérience quand nous concevons qu'elle est structurée de manière cohérente en termes des gestalts qui ont émergé directement de l'interaction avec (et dans) notre environnement. Nous comprenons l'expérience de manière métaphorique quand nous utilisons une gestalt appartenant à un domaine d'expérience pour structurer notre expérience dans un autre domaine. (p. 242)
Au delà de la satisfaction des préoccupations des mythes objectiviste et subjectiviste, l'expérientialisme permet de rendre compte de domaines de notre expérience quotidienne tels que :
[1] Les auteurs concoivent les mythes comme nécessaires pour donner sens à ce qui se passe autour de nous. [retour]
[2] L'objectivité peut donc être impossible à établir entre plusieurs systèmes conceptuels contradictoires. [retour]
Pierre Fastrez
21 août 1998